Passée inaperçue au milieu du fatras des décrets présidentiels de Donald Trump, une série de lois des Républicains fait son chemin en ce début d’année. 57 projets ont été déposés dans 31 États afin d’interdire ou restreindre les activités de modifications météorologiques et/ou de géo-ingénierie. Elles ne sont pas sans rappeler celle du Tennessee, largement décriée par la presse l’année dernière comme une loi anti-”chemtrails”. Grâce à une analyse la plus exhaustive possible, Fact’Ory a tenté de déterminer les intentions derrière ces textes.
Article mis à jour le 3/04/2025 à 7h50
Ce début d’année 2025 a vu l’émergence d’un mouvement de fond aux Etats-Unis. Entre le 1er janvier et le 3 avril 2025*, 57 projets de lois ont été mis à l’agenda législatif de certains Etats américains pour un total de 31 États concernés : Arizona, Kentucky, Dakota du Nord, Floride, Indiana, Mississippi, Caroline du Sud, Wyoming, New Hamsphire, etc.
Ces textes sont des initiatives locales des membres du Grand Old Party (GOP). Qu’ils soient sénateurs ou représentants, les législateurs dépositaires sont tous républicains. Leurs textes sont majoritairement soutenus par un ou deux co-sponsors du GOP. Cependant, certains projets réussissent à fédérer de très nombreux soutiens. C’est le cas des House (chambre basse) Bills 22 et 499, respectivement du Kentucky et du Maine, qui cumulent 8 signatures d’adhésion; de la HB2758 en Virginie-occidentale avec 10 « sponsors« ; celle du Minnessota, HF2310, cumule 13 soutiens. Unique en son genre, la HB 191, déposée par Jeff Shipley dans l’Iowa, cumule à elle seule 23 soutiens.
Des lois pour « interdire l’injection, la libération ou la dispersion intentionnelle de produits chimiques«
Au menu de ces projets, l’interdiction des méthodes de modifications météorologiques et climatiques. Sur les 55 textes déposés, 49 cherchent à interdire totalement la géo-ingénierie. “Cette loi interdit l’injection, la libération ou la dispersion intentionnelle de produits chimiques dans le but d’affecter la température, la météo ou l’intensité du soleil”, détaille la House Bill 78 du représentant Steve Jordan, élu du Missouri.
Cette formulation est identique dans une vingtaine de cas. Elle est directement issue de la SB2691 entrée en vigueur au Tennessee en juillet dernier. Son influence a pu être directe. Ainsi, Kelley Potenza, représentante au New Hampshire, republie, dès la fin du mois de mars, un Tweet faisant mention de ce projet de loi tennesséen. Monty Fritts, représentant du Tennessee, encourage en vidéo les élus des autres États à suivre leur exemple. Il est lui même l’auteur d’un texte déposé le 6 février 2025.
Ailleurs, le langage reste proche. Au Mississippi, que ce soit à la chambre basse ou chambre haute, les législateurs demandent à « interdire toutes les formes de géo-ingénierie dans l’État ». Dans l’État de Rhode Island, Evan Shanley propose d’ »interdire les interventions atmosphériques comme l’ensemencement des nuages et les modifications du rayonnement solaire« .
De manière plus spécifique, huit lois se consacrent au bannissement de l’ensemencement des nuages à l’instar de la HB899 déposée au Tennessee par Chris Todd, indiquant qu’ »il est hors-la-loi […] d’ensemencer ou disperser quelconque substance dans les nuages ou le brouillard, pour altérer la taille, la production ou la coagulation des gouttes et cristaux de glace.«
Une frénésie alimentée par les théories alternatives ?
Reste néanmoins à déterminer l’influence possible de la théorie des « chemtrails » sur ce corpus législatif. En effet, la loi du Tennessee avait déjà illustré les croyances de ses instigateurs. En reprenant pour la plupart son contenu, se pose la question de l’intentionnalité de ces projets de loi. Visent-ils à interdire l’usage futur des technologies de géo-ingénierie à l’étude ou cherchent-ils à voir disparaître ces « anges qui jouent au morpion« , comme le disait le sénateur Frank Niceley l’année dernière ?
Dans les faits, seules deux lois utilisent littéralement le terme « chemtrails« . La Senate Bill (SB) 2013 du sénateur Andy Berry est ainsi intitulée « Environmental protection; prohibit chemtrails« . Plus sobrement, la HB78 du représentant Steve Jordan au Missouri arbore le titre de « Chemtrails« . Néanmoins, elles font figurent d’exception. Fact’Ory a donc procédé à l’étude des auditions déjà menées dans certains États et les publications des élus sur leurs réseaux ou en public.

La théorie des « chemtrails » s’invite aux commissions préparatoires
À ce jour*, douze auditions montrent des signes évidents d’adhésion à la théorie des « chemtrails« . La première s’est tenue le 28 janvier 2025 au comité chargé de la surveillance réglementaire. L’élue républicaine du 27e district, Lisa Fink, y reprend à son compte certains poncifs du genre (brevets déposés depuis plus de 100 ans, déclaration de John Brennan, interdiction en 2023 au Mexique) sans aller plus loin. Viendront ensuite se succéder au micro, un parterre d’une quinzaine de citoyens beaucoup plus explicites.
« Ce que nous voyons dans le ciel ne sont pas des traînées de condensation normales »
Crystal Hansen, citoyenne de l’Arizona
Une citoyenne, Jodi Brackett, prend la première la parole. Applaudie par un public convaincu, elle indique avoir porté à la connaissance de Fink ce « problème l’année dernière« . À ses côtés, un homme brandit un panneau épinglé de photographies de traînées de condensation. « Ça a commencé quand j’ai remarqué des lignes dans le ciel qui n’étaient pas normales. Après avoir fait des recherches, je peux confirmer qu’il s’agit de SAI« , affirme-t-elle, avant de préciser que « ces dispersions sont réalisées par les militaires depuis des avions non immatriculés.«
Elle sera suivie par plusieurs autres intervenants, à l’instar de Crystal Hansen pour qui « ce nous voyons dans le ciel ne sont pas des traînées de condensation normales. Elles ne sont pas des traînées de condensation mais des particules d’aérosols pulvérisées« . Discours similaire pour Melissa Price inquiète « des lignes dans les cieux« .
La deuxième audition aura emporté moins d’adhésion. Pour autant, Desiree Bertsch Morton, représentante du Dakota du Nord, y montrera une croyance fortement ancrée. Afin de préparer l’audition, l’élue a fait parvenir à ses collègues deux documents pdf, que Fact’Ory reproduit ci-dessous. Le premier est un patchwork d’images provenant du site GeoengineeringWatch de Dane Wigington, auteur du documenteur « The Dimming ».
Le second est une compilation de photographies de traînées de condensation, à l’exception de l’avant dernière montrant une série d’altocumulus plus ou moins linéaires.
Nul doute pour l’élue du 46e district, « l’objectif [est] de réduire la température de la Terre, ce qui est actuellement en train de la réchauffer« . Au détour de références à l’ensemencement des nuages, la géo-ingénierie par injection d’aérosols stratosphériques (SAI), les perturbations électromagnétiques, elle détaille ses observations : « J’ai moi même regardé le ciel pendant dix ans […] Il ne s’agit pas de nuages normaux […] On peut observer ces lignes dans le ciel qui s’étendent et couvrent le ciel.«
« Nous voyons ces traînées de condensation qui se dissipent et aussi celle qui ne le font pas. Et celles qui ne le font pas sont celles dont nous parlons […] Je n’ai jamais, jamais, jamais vu cela auparavant. Maintenant je l’observe tous les jours. […] Ça arrive partout dans le monde.«
Desiree Bertsch Morton, représentante du 46e district du Dakota du Nord, le 6 février 2025 devant la commission pour l’agriculture.
Elle sera appuyée par Sharlet Mohr-Williston, une citoyenne de l’État, très émotive. « Je suis très excitée, j’ai tellement attendu cette loi« , lâche-t-elle entrecoupée de grandes respirations et d’une gestuelle agitée. « J’ai des centaines et des centaines et des centaines [sic] d’heures de vidéo qui montrent comment ils aspergent le ciel et comment ça s’étend doucement« , assure-t-elle. De nombreux témoignages sont également disponibles à la lecture publique, sur le site du Conseil législatif. Encore une fois, les éléments de langage parlent d’eux mêmes : « Les Nord-Dakotains doivent être protégés de ces produits chimiques qui sont dispersés dans nos cieux« , peut-on lire ici; « J‘ai parlé à mon médecin local qui a même des preuves de résidus de chemtrails [sic] dans le corps« , lit-on là.
Cependant, il est à noter que toutes ne relèvent pas de ces croyances. Ainsi, les auditions menées le 30 janvier 2025 par la commission de l’Énergie et des Ressources naturelles du Dakota du Nord, se sont concentrées sur l’ensemencement des nuages, faisant intervenir des représentants des entreprises et associations de cloud seeding.
Au 22 février, quatre projets de loi ont été tués dans l’œuf lors des auditions dans le Wyoming et le Mississippi. Tandis que deux textes ont été validés dans le Connecticut et l’Arizona. Le 11 février une série de textes sera examinée au New Hampshire et dans l’Iowa par exemple.
22 élus relais de la théorie des « chemtrails » sur leurs réseaux sociaux
La grande majorité des éléments à charge se concentrent sur les réseaux sociaux. Malgré un discours de façade lissé dans les lignes des textes législatifs, les croyances ancrées de certains élus s’y expriment plus librement. Par l’examen de leur activité sur ces plateformes, Fact’Ory a pu déterminer que sur 52 législateurs dépositaires de projets de loi, 22 se font le relais ou croient en la théorie des “chemtrails”. Ainsi M. Rawlings n’hésitera pas à publier, en illustration d’un texte sur la géo-ingénierie, une photographie d’un ciel zebré de traînées de condensation persistantes. Questionné par nos soins sur cette publication, il ne donnera pas de réponse. Le politique de 68 ans avait pourtant fait mention, le mois dernier, des « traits dans le ciel qu’ils [ses concitoyens] ne comprennent pas« .
Sans surprises, Lisa Fink, représentante de l’Arizona auditionnée le 28 janvier, reposte régulièrement des contenus faisant directement référence à la théorie des “chemtrails”. Cette activité se retrouve également chez certains de ses collègues : Sheff Shipley de l’Iowa, John Hodgson du Kentucky, Kelley Potenza, du New Hampshire, Kandal Sacchieri, etc. L’examen de ces publications montrent une confusion importante entre la géo-ingénierie, l’ensemencement des nuages et la théorie des « chemtrails« . Tout ne fait plus qu’un dans un gloubi-boulga de désinformation.





D’autres vont plus loin. Le 9 septembre 2024, Monty Fritts donnait un entretien à Children’s Health Defense, une organisation anti-vaccin dirigée par Robert F. Kennedy Jr de 2015 à 2025. Connu pour ses publications outrancières et adhérents à de nombreuses théories du complot, le législateur de 61 ans n’hésitait alors pas à mettre les pieds dans le plat. “Les gens se limitent souvent aux chemtrails, mais cela va au-delà« , déplore-t-il sur une image d’avion laissant une traînée de condensation derrière lui.
À ce jour, sa dernière publication sur X accompagne une vidéo de traînées de condensation persistantes – issue du plus gros compte mondial sur les “chemtrails” – et, dans une logorrhée qui lui est propre, déclare : “Well, Satan what else have you been up to ? Said Church Lady on SNL”.

Les réseaux sociaux deviennent le canal principal de circulation de la théorie des « chemtrails »
Mais, l’influence la plus notable vient avant tout de leurs administrés. Comme nous le confirme Steve Rawlings, sénateur du Kentucky, par courrier électronique : “J’ai entendu parlé de ce sujet par mes voisins, mes administrés, et des gens de tout l’État du Kentucky. Ils ont été la motivation derrière le dépôt de cette loi sur la géo-ingénierie.” Pour lui, cette “problématique est vraiment l’expression des inquiétudes du peuple à travers toute la nation”, précise l’élu, dont le premier projet de loi avait été introduit en 2023. Les supports viennent des quatre coins du monde, selon le Républicain qui nous précise avoir été contacté récemment par un Néo-Zélandais.
Moins bavard, Reuben Tarver, représentant du Wyoming, corrobore les propos de son homologue. Ainsi, il déclare au média Pluribus News avoir été mis au courant par “de nombreux administrés qui sont inquiets de cette problématique.” Son texte législatif (HB208) a été abandonné en commission le 7 février 2025.
“Nos citoyens sont inquiets des potentiels dégâts contre le climat”
Steve Rawlings, sénateur du Kentucky
La grande majorité des messages d’alerte se concentrent sur les réseaux sociaux. Les plateformes sont devenues des lieux privilégiés pour interpeller en direct les élus. Ce sont des centaines, voire des milliers de publications rien que sur X. “L’Oklahoma a besoin de bannir cette dispersion de produits chimiques dans nos cieux et mettre un arrêt à ces pratiques”, alarme un internaute sur X, en citant directement le gouverneur et des élus locaux. “S’il vous plaît, réintroduisez la loi sur les chemtrails”, presse un autre sur Facebook.
Face à la multiplication des messages, certains sénateurs et représentants donnent gain de cause à leurs administrés. “La SB430 est en train d’être étudiée”, annonce Kendal Sacchieri, sénatrice de l’Oklahoma. Même son de cloche chez Steve Rawlings, qui assure sur Facebook que “c’est à l’agenda”. Pourtant, ils l’assurent, répondre à des messages qui mentionnent explicitement les “chemtrails” ne va pas contre la science. “Nos citoyens sont inquiets des potentiels dégâts contre le climat”, insiste le sénateur du Kentucky.
Une stratégie d’évitement sémantique ?
L’absence d’utilisation du terme « chemtrails » participe, pour certains, d’une stratégie d’évitement sémantique. Face au discrédit et à l’image péjorative que renvoie le mot, ses partisans font parfois le choix délibéré d’employer des termes techniques concrets. « Les ‘chemtrails’ sont marqués comme une théorie du complot, mais ‘la géo-ingénierie, la modification du temps, la manipulation atmosphérique, etc’ sont des termes utilisés dans la pratique. Utiliser le terme familier ‘chemtrails » déclenche du gaslighting », déplore Nicole Shanahan, ancienne colistière de Robert F. Kennedy Jr lors de l’élection présidentielle de 2024. Pourtant, lorsqu’un internaute publie une compilation de photographies montrant des traînées de condensation, elle n’hésite pas à décocher un emoji « cible touchée ».
Certains élus en sont conscients et participent de cette stratégie. Nous l’avions déjà évoqué avec le cas de Jake Hoffman, jeune Républicain de Tampa Bay. Dans une publication Instagram du 5 décembre 2024, il expliquait ne pas utiliser « le terme chemtrails, car il a une très mauvaise connotation. Il s’agit de modifications météorologiques.«
Dans le même temps, ces projets se doivent de répondre aux attentes des électeurs et donner des gages d’efficacité. Ainsi, les publications et propos se parent le plus souvent d’illustrations de traînées blanches qui parcourent le ciel. Cette posture ambivalente est pour le moins difficile à tenir, notamment pour les moins « informés » des élus. Ronald M. Winterton, sénateur de l’Utah, publie régulièrement son activité législative sur sa page Facebook. En compagnie de sa collaboratrice, il évoque le 1er février 2025 son projet de loi que « certaines personnes disent être une loi ‘chemtrails’« . « Nous essayons de bannir la libération de produits chimiques dans l’air. Il s’agit de géo-ingénierie ou solaire… euh… Comment tu appelles ça ?« , balbutie-t-il, en se tournant vers Merideth Murdock. Dans une scène cocasse, le sénateur, ne connaissant pas le sujet évoqué, lui refile la patate chaude.
L’ambiguïté générale qui en découle rend difficile toute conclusion définitive et générale. Les cas sont multiples et parfois entrelacés : répondre aux inquiétudes, justifiées ou fantasmées, de leurs administrés, céder aux sirènes de théories alternatives infondées, anticiper des problématiques futures réelles, etc. Néanmoins, la situation témoigne de la prégnance toujours plus forte de ces sujets et de la pénétration progressive des « chemtrails » dans la frange la plus conservatrice du GOP.
Sur une quinzaine d’élus contactés, seul M. Winterton a jusqu’à présent répondu en partie à nos sollicitations.
*Données collectées jusqu’au 3 avril 2025 inclus



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