Fact'Ory

À l'origine des faits


Projet de loi SB56 en Floride : « Please do not refer to my stance as believing in ‘chemtrails’ »

Plages de sable blanc, tour du monde des lieux touristiques prisés, culture du corps, sourire blanc émail, costards de grandes marques et babouches : tout crie à l’entrepreneur américain à succès. Cette image, Jake Hoffman, la cultive de longue date. Elle est une porte d’entrée à la hauteur de ses ambitions politiques : « Finis les articles et pétitions, il est temps pour moi d’écrire des lois« .

Au-delà de la vitrine, le trentenaire est déjà à la tâche. Son rôle de directeur exécutif des Tampa Bay Young Republicans (TBYR) et des Floridans Young Republicans lui ouvre les portes de la politique américaine, qu’il brigue avec le poste de sénateur du 65e district de Floride. Sa tâche politique de l’année : interdire toute forme de modifications météorologiques au sein du Sunshine State. « C’est notre priorité numéro un cette année pour faire pression sur le législateur« , affiche-t-il sur X en mai 2024.

Le jeune républicain est à l’origine d’un appel lancé par les TBYR le 21 mai 2024. Intitulé « Appel à la Floride pour interdire la modification des conditions météorologiques« , le document, succinct, demande la proscription totale de toute activité incluant « l’ensemencement des nuages, la modification du rayonnement solaire (SRM), l’injection d’aérosols stratosphériques (SAI), la modification des ouragans et des cyclones tropicaux, la modification électromagnétique du temps, le réchauffement ionosphérique et les insecticides aériens destinés à la lutte contre les moustiques« .


Lobbying en coulisses

En apparence, le texte se rapproche du projet de loi SB56 déposé le 20 novembre 2024 par la sénatrice républicaine, Ileana Garcia. La ressemblance n’est pas anodine, puisqu’elle en est possiblement la source. En effet, l’organisation joue à plein son rôle de lobbying politique pour faire entendre sa voix au chapitre.

Cet engagement est fièrement affiché sur les réseaux sociaux des TBYR. À la rencontre des élus républicains à la chambre des représentants, auprès des Sénateurs de l’Etat, de dîners de gala, ainsi que lors de meetings politiques, les Républicains de demain sont omniprésents. Fait plus étonnant, plus un mot n’est prononcé au sujet de cet appel jusqu’à la fin novembre 2024.

Mutisme de façade puisque c’est en coulisse que les décisions se prennent. « J’ai travaillé dans les coulisses au cours de la dernière année avec des membres de l’Assemblée législative de Floride pour que le projet de loi soit présenté à la prochaine session« , nous confie-t-il par mail. De discussions en discussions, Jake Hoffman parvient à s’entretenir avec de nombreux représentants. Et, même s’il reconnaît n’avoir pu s’entretenir directement avec la sénatrice Garcia, il se félicite de l’influence qu’il a pu avoir sur sa décision. « Il est très possible qu’elle ait eu des conversations avec ses collègues ou d’autres personnes à qui j’en ai parlé« , précise-t-il. Une collaboration qu’il souhaite néanmoins « développer dans un futur très proche« .


« LFFFGGG »

La nouvelle de la proposition de loi a entraîné une explosion de joie chez les jeunes républicains de Tampa Bay : « LFFFGGGG« , peut-on lire sur le compte X des TBYR. Hoffman, lui, exulte : « Cela fait maintenant un an que j’essaie de dire à tout le monde que ce sera le projet de loi le plus populaire jamais déposé depuis longtemps« . L’emphase est mise sur la notoriété du texte, au détriment de son contenu.

Alors forcément, quand les médias s’intéressent de plus prêt à l’influence de la théorie des « chemtrails » sur le projet de loi, l’homme s’empresse de défendre Garcia, et par rebond, lui-même. Dans une publication Instagram du 5 décembre, il se veut catégorique : « Nous n’utilisons pas le mot chemtrails. Je suis très spécifique à ce sujet. Nous n’utilisons pas le terme chemtrails, car il y a une très mauvaise connotation. Il s’agit de modifications météorologiques.« 

On le comprend, s’il n’est pas question de « chemtrails« , c’est à cause de la réputation négative de la théorie auprès du grand public. C’est d’ailleurs ce qu’Hoffman nous enjoignait de dire en toute fin de mail : « Pour tout rapport que vous produisez, veuillez ne pas faire référence à ma position comme étant une croyance aux « chemtrails ». L’objectif est d’empêcher la modification du temps/géo-ingénierie.« 


Un relais sans équivoque de la théorie des « chemtrails »

Malgré cette posture médiatique, le directeur exécutif des TBYR ne se privera pas d’encourager comptes et messages partisans des « chemtrails ». Sur son compte Instagram, il n’aura de cesse d’aimer des commentaires particulièrement explicites : « Bye bye chemtrails« , « Yes!! No more chem trails« , « Bring the sun back !« , etc.

Lorsqu’un internaute l’interpelle sur le fait qu’ »ils continuent de nous asperger [en référence aux traînées blanches des avions] au Tennessee depuis qu’ils l’ont banni« , Hoffman n’hésite pas à accuser les « militaires et fédéraux« . Quand un groupe de pression, actif au Tennessee pour faire passer la loi HB2063, lui rappelle que « cela n’a eu aucun effet », Hoffman pousse le message par un « J’aime ».

Le compte Instagram des TBYR n’est pas en reste, likant plusieurs publications faisant référence aux « chemtrails ». Déjà en mai 2024, à la suite de l’appel du 21, ils repostaient sur X des contenus provenant d’internautes partisans sans équivoque de la théorie. À l’instar d’un certain « Babooschka », membre actif de la communauté « Keep Florida Sunshine State » qui recense toutes formes de traînées de condensation ou même nuages jugés suspects.


« Vous creusez continuellement dans le but de discréditer un problème bien réel« 

L’ambiguïté d’Hoffman s’épaissit au regard des références et déclarations inscrites dans le texte de mai 2024. Plusieurs liens renvoient directement au blog Zero Geoengineering. Le bandeau nous accueille sur une opposition entre un ciel bleu parsemé de nuages duveteux et un ciel zébré de contrails entrelacés ; un classique indémodable des « chemtrails ». Au milieu de dizaines d’articles recensant les brevets d’ensemencement des nuages et rapports sur l’étude de la géo-ingénierie, le site met également à disposition une galerie de photographies de… traînées de condensation persistantes. Ici aussi, le mot-dont-il-ne-faut-pas-dire-le-nom est banni.

Pas de quoi inquiéter le prétendant au 65e district de Floride. Lorsqu’il lui est demandé pourquoi il est fait référence à un blog partisan, il rétorque qu’il n’est « pas ici pour approuver chacune de leurs convictions ou chaque article de blog sur leur site web. » Néanmoins, les opinions de ces derniers infusent son manifeste. Ainsi au point 2, affirmant qu’il est « prouvé que les produits chimiques injectés dans les espaces publics ont des effets néfastes sur la santé publique« , la source citée n’est autre que le documentaire « The Dimming » de Dane Wigington. Cette figure majeure de la théorie des « chemtrails » a largement influencé la position actuelle du futur secrétaire au département de la Santé des Etats-Unis, Robert F. Kennedy Jr.

De plus, l’appel se fait l’écho d’informations infondées sur la base d’articles qui n’affirment rien de tel, pire qui vont à l’encontre des affirmations énoncées. Le point 4 décrète que « les expériences météorologiques se retournent souvent contre elles » sans même mentionner de sources. C’est au point 5 qu’entre en jeu l’exemple des inondations d’avril à Dubaï. En citant un article de Wired, Hoffman se fait l’écho d’une affirmation sans aucun fondement (1, 2, 3, 4, 5). Pourtant, le papier de la journaliste Laura McKenzie est bien plus prudent : « Flossmann doute qu’elles [les inondations aux Émirats arabes unis] soient la conséquence de l’ensemencement des nuages ​​:  » Il s’agit probablement d’une variabilité naturelle qui s’est produite au même moment. Des effets aussi énormes n’ont jamais été documentés jusqu’à présent. » »


Accointances avec les réseaux de désinformations

En faisant sienne ces opinions, Jake Hoffman révèle en filigrane une proximité mal dissimulée avec la complosphère. Retour au mois de février 2024, le Républicain rencontrait Mark Bivelaqua, un internaute vivant en Floride et modérateur du compte Florida Sky Watchers. Dans une publication du 30 novembre, ce dernier affirme avoir eu « une conversation étendue [avec Jake] sur ce sujet en février 2024 […] J’aimerais croire que j’en suis l’inspiration« .

Si Hoffman reconnaît avoir rencontré Bivelaqua en février lors d’un dîner de gala, il nie toute discussion sur ce sujet. « Nos conversations tournaient autour de sa page Facebook et n’ont pas influencé ma proposition« , clame-t-il, contrairement aux propos du modérateur de la page Facebook. Néanmoins, le travail du Floridien semble avoir séduit l’homme politique, ce dernier étant abonné à son compte sur X. Contacté, Bivelaqua n’a pas donné suite.

Capture d’écran d’un échange sur X entre Mark Bivelaqua et Jake Hoffman, 30 novembre 2024

L’attractivité pour ce genre de sujet n’est pas nouvelle. En mai 2020, il lançait avec sa femme, Michelle Sassouni, le podcast « Moderately Outraged« , une émission dédiée à « l’avenir de la politique américaine« . Entre discussions sur le « wokisme », la pédocriminalité et Hunter Biden, le couple s’aventure allégrement sur des théories alternatives, reprenant des codes des réseaux de désinformations. Les animateurs évoquent à tour de bras le « nouvel ordre mondial » imposé par « l’OMS et les Nations unies« ; « Obama, les biolabs et les nazis ukrainiens« ; le « vol des élections de 2020« ; ou encore « l’idéologie transgenre imposée aux enfants par Disney« , au détour de positions anti-vaccins.

Ce tropisme pour le sensationnalisme se retrouve parmi les comptes que suit le couple sur leurs réseaux sociaux respectifs : Candace Owens, ZeroHedge, Florida Sky Watchers, Marjorie Taylor Greene, Florida Grand, etc. Ainsi, derrière l’homme politique agit l’entrepreneur en quête d’attention – dans son acception économique – et de visibilité. Néanmoins, depuis juin 2022, et sa candidature à la législature, le discours s’est lissé. En août sortait le dernier commentaire de « Moderately Outraged ». L’appel du 21 mai 2024 ne s’insère-t-il pas simplement dans une quête de légitimité politique ? Choisissant les sujets les plus rentables, à l’image de sa lutte acharnée pour la légalisation du cannabis. Jake Hoffman n’en reste pas moins ambiguë en jouant sur deux tableaux : médiatiquement, le terme « chemtrails » est à bannir ; socialement, il n’hésite pas à en être le relais auprès de ses électeurs.

En définitive, la Senate Bill 56 d’Ileana Garcia s’inscrit dans un contexte politique et médiatique particulier. Depuis la viralisation de la loi du Tennessee, les textes législatifs se multiplient surfant sur une ligne de crête difficile à dessiner entre croyances et opportunité politique. La personnalité de Jake Hoffman, instigateur potentiel de cette loi, est un cas d’école en la matière.



2 réponses à « Projet de loi SB56 en Floride : « Please do not refer to my stance as believing in ‘chemtrails’ » »

  1. […] élus en sont conscients et participent de cette stratégie. Nous l’avions déjà évoqué avec le cas de Jake Hoffman, jeune Républicain de Tampa Bay. Dans une publication Instagram du 5 décembre 2024, il expliquait […]

    J’aime

  2. […] candidat au poste de sénateur du 65e district de Floride, a de longue date appuyé ce projet, mais refusait de voir sa position qualifiée de « croyant dans les chemtrails« . Pourtant, depuis décembre 2024, il a fait le choix de s’inscrire dans une […]

    J’aime

Répondre à Projet de loi SB56 en Floride : les inquiétudes des partisans des « chemtrails » l’emportent – Fact'Ory Annuler la réponse.

À PROPOS

Fact’ory est un compte de vérification des informations et de lutte contre la désinformation et la mésinformation indépendant actif sur Twitter depuis août 2021.
L’ensemble des informations utilisées sont disponibles en open source.

Contact : DM ou à factsorigins@outlook.com

https://twitter.com/FactsOrigins

Newsletter