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À l'origine des faits


Une augmentation de 400% des cas de dengue au Brésil après la libération par Bill Gates de moustiques génétiquement modifiés ?

Touché par une épidémie sans précédent de dengue, le Brésil connait une explosion des cas de la maladie. Avec plus de 700 000 cas contre 165 000 à la même période en 2023, le pays est confronté à une augmentation préoccupante provoquant l’état d’urgence sanitaire dans certaines régions. Dans le même temps, la région de Buenos Aires en Argentine fait face à une invasion de moustiques. En cause, les récentes pluies et chaleurs importantes que le phénomène El-Nino a amplifié cette saison. Entre autres solutions (anti-moustiques, désinfection, vaccins), le Brésil est engagé dans un programme de moustiques modifiés pour éradiquer la maladie. C’est dans ce contexte que certains internautes y voient l’œuvre de Bill Gates ou son implication indirecte.


À l’origine de l’information

Partie des Etats-Unis le 26 février 2024, la rumeur d’un lien entre l’épidémie de dengue brésilienne et Bill Gates s’est ensuite propagée à l’international. À l’origine, un article du site Info Wars détenu par Alex Jones, condamné en octobre 2022 pour avoir nié la tuerie de Sandy Hook. « La dengue augmente de 400% au Brésil après la libération de moustiques génétiquement modifiés soutenus par Bill Gates » peut-on lire dans le titre. Le lien est tissé en s’appuyant sur une déclaration de construction à venir d’une méga-usine au Brésil en charge de l’élevage de milliards de moustiques modifiés dont les initiateurs sont en partie financés par la fondation Bill & Melinda Gates. De fil en aiguille, l’article cherche à établir une véritable machination : supposément impliqué dans la libération de ces moustiques, Bill Gates aurait investi dans la société Takeda productrice du vaccin anti-dengue Qdenga distribué au Brésil et serait ainsi « impliqué dans tous les aspects de la situation ». Le déclenchement de l’épidémie serait un moyen de vendre les vaccins. La boucle est bouclée.

Sensationnaliste, l’article est immédiatement repris par de nombreux blogs habitués à l’exercice : Uncut News, Vigilant News, Slay News, The People’s Voice, Aube Digitale, le blog de Patrice Gibertie, etc. Partagée sur les réseaux sociaux, l’information prend alors de l’ampleur les 28 et 29 février. Silvano Trotta en tête de file relaie à plusieurs reprises des captures d’écran des blogs suscités (ici ou ici), cumulant des centaines de milliers de vues et des milliers d’interactions.

Ainsi visibilisée l’information a ensuite été relayée à plusieurs reprises par des personnalités française comme Yves Pozzo Di Borgo – ancien sénateur de Paris de 2004 à 2017 – ou encore par Christine Cotton.


La méga-usine brésilienne de production de « moustiques modifiés »

Comme point de départ à cette théorie, l’annonce conjointe le 30 mars 2023 par la Fondation Oswaldo Cruz (Fiocruz) et du World Mosquito Program (WMP) d’un partenariat avec le gouvernement brésilien pour la construction d’une usine de production de masse de moustiques modifiés à l’aide de la bactérie Wolbachia. « Capable de produire environ cinq milliards d’œufs de moustiques par an, à un rythme pouvant atteindre 100 millions par semaine« , l’usine était censée commencer à « fonctionner début 2024 » explique le président de Fiocruz, Mario Moreira. Elle s’inscrit dans un partenariat plus large, le Brésil souhaitant déployer le premier programme mondial basé sur la méthode Wolbachia. Planifié sur les dix prochaines années, le programme a pour ambition de protéger plus de 70 millions de personnes à travers le pays (le pays compte actuellement plus de 210 millions d’habitants).

Pour autant, lors de l’annonce, il est précisé que « le site de construction de la bio-usine est encore en cours de définition en accord avec le ministère de la Santé« . La méga-usine semble, encore aujourd’hui, à l’état de projet. Ainsi en novembre 2023, dans un article de l’Institut d’éducation et de recherche de Santa Marta (ISMEP), Moreira évoquait une nouvelle date butoir : « l’intention est de construire une usine de moustiques d’ici la fin de l’année prochaine » précise-t-il. À cette date, l’emplacement de construction restait toujours inconnu. Plus récemment, l’Alliance du vaccin (Gavi) rappelle que « Fiocruz et le WMP prévoient de construire cette année une usine à moustiques pour étendre le programme« . Autre incohérence avec les déclarations d’InfoWars : le délai avant obtention de résultats.

« La rapidité de mise en œuvre de la méthode varie en fonction des caractéristiques de chaque municipalité, mais en général, nous parvenons à avoir un réel impact dans la réduction des cas de dengue quelques années après la fin de la mise en œuvre »

Déclaration de Luciano Moreira auprès de l’agence de presse de Fiocruz

Réalisation phare, la méga-usine n’est pour autant pas le seul élément du projet. Ainsi d’autres usines ont commencé à voir le jour dans plusieurs régions brésiliennes pour une libération locale des moustiques. L’état du Minas Gerais, au nord de Rio de Janeiro, a lancé la construction d’une bio-usine en avril 2023 pour une durée de 15 mois.

Visuel mis en ligne par l’Etat du Minas Gerais en mars 2023

Comme en témoigne cette photographie publiée par l’entreprise Vale, responsable de la construction du site, celui-ci est en cours de réalisation avec un achèvement prévu « d’ici la fin du premier semestre 2024 ». Les premières libérations de moustiques sont attendues « environ quatre mois après la livraison de la bio-usine » explique Fiocruz, avant de préciser « que la mise en œuvre complète de la méthode Wolbachia [sera] achevée dans un délai de cinq ans« .

L’usine de production de moustiques modifiés de Belo Horizonte, dans le quartier de Gameleira. Photographie de Divulgação Vale.

Autre exemple, l’usine de Joinville dans l’état de Santa Catarina prévue pour entrer en exploitation en mai 2024.

On le comprend aisément, le plan national brésilien en partenariat avec Fiocruz et WMP ne peut être à l’origine de l’explosion des cas de dengue, celui-ci n’étant pas encore actif. Néanmoins, le Brésil reste un précurseur dans la libération de moustiques modifiés.


La méthode Wolbachia au Brésil

Parmi les armes à disposition du gouvernement brésilien face aux épidémies de dengue, la méthode Wolbachia est vue comme une solution d’avenir. « En mai 2022, l’Agence a accordé une autorisation exceptionnelle, pour une durée de cinq ans , à Fiocruz pour poursuivre la mise en œuvre de la méthode Wolbachia au Brésil » rappelle l’agence nationale de surveillance sanitaire (Anvisa).

« Cette méthode consiste à lâcher dans l’environnement des moustiques Aedes aegypti inoculés avec le micro-organisme ( bactérie ) Wolbachia , qui ont une capacité réduite à transmettre des arbovirus tels que la dengue, le zika , le chikungunya , la fièvre jaune et le mayaro .   

La technologie, utilisant des insectes adultes et des œufs produits dans le pays, fait partie de l’ initiative World Mosquito Program (acronyme WMP), actuellement présente dans les municipalités de Rio de Janeiro (RJ), Niterói (RJ). , Campo Grande (MS), Belo Horizonte (MG) et Petrolina (PE) »

Délcaration de l’Anvisa le 28 février 2024

Développée par le WMP, la méthode consiste à inoculer la bactérie Wolbachia. Présente dans 50% des insectes, elle ne touche cependant pas naturellement les moustiques de type Aedes aegypti, vecteurs de la dengue. En inoculant ces derniers, l’organisation espère réduire la transmission de ces maladies car la bactérie « empêche les virus comme la dengue, le chikungunya et le Zika de se développer dans le corps des moustiques Aedes aegypti« . Ces moustiques ne sont donc pas génétiquement modifiés comme l’affirme la rumeur. La méthode n’entre d’ailleurs pas dans la définition de l’OMS ou des CDC. Elle a été expérimentée pour la première fois en Australie. Selon une étude publiée dans Nature en septembre 2023, la libération continue de moustiques modifiés avec Wolbachia entre 2014 et 2019 a entraîné une diminution des cas de dengue de 95%. Elle a ensuite était expérimentée dans une douzaine de pays à travers le monde, notamment à Medellín en Colombie, avec des résultats encourageants dans différentes études menées au Brésil ou encore en Indonésie.

Au Brésil, les premiers tests ont commencé en 2014 dans cinq villes pilotes (Rio de Janeiro, Niterói, Belo Horizonte, Campo Grande et Petrolina) avant que la méthode soit approuvée par l’Anvisa en 2022. Selon le WMP, ces déploiements ont permis d’atteindre plus de 3.2 millions de personnes au sein des municipalités concernées.

Carte de distribution des sites pilotes du WMP au Brésil

Loin d’être une solution miracle, le gouvernement brésilien continue d’axer ses campagnes de sensibilisation sur la prévention, la désinfection, la vaccination, etc. En effet, si la méthode Wolbachia semble présenter de nombreux avantages, elle a également des limites temporelles (voir ci-dessus) et spatiales. Pour parvenir à avoir un impact sur une agglomération telle que Rio de Janeiro, les scientifiques ont procédé à la libération de 67 millions de moustiques sur 28 489 sites couvrant ainsi 86.8km². Après deux ans et demi, les moustiques Aedes aegypti infectés par Wolbachia ne représentaient que 32% de la population d’insecte examinée. « L’établissement stable de w Mel dans le cadre urbain géographiquement diversifié de Rio de Janeiro semble être plus compliqué que ce qui a été observé ailleurs » conclut l’étude.

Compte tenu de la faible ampleur des libérations actuelles, de la méthode utilisée et des limites d’impact spatiotemporelles, les quelques programmes pilotes ne peuvent donc être à l’origine d’une épidémie à l’échelle continentale.


Et Bill Gates dans tout ça ?

Engagé de longue date dans l’amélioration de la santé à l’échelle mondiale, l’ancien CEO de Microsoft finance de nombreux projets à travers le monde notamment grâce sa fondation Bill & Melinda Gates. La lutte contre la dengue n’y échappe pas. Sur son blog personnel en août 2021, Gates se félicitait des premiers succès de la méthode Wolbachia :

« Thanks to a tiny bacterium and mosquitoes, the world might defeat this terrible disease for good »

Dès 2003, la fondation finançait à hauteur de 55 millions de dollars la recherche d’un vaccin contre la dengue développé par la Pediatric Dengue Vaccine Initiative (PDVI). En 2013, un nouveau don de 10 millions $ venait soutenir la recherche. Pour autant, ses financements à l’entreprise Takeda – productrice du vaccin Qdenga – ne concernent que le développement d’un vaccin contre la polio et non contre la dengue.

Les seuls liens directs entre Gates et le sujet sont le partenariat avec le WMP qui figure en bonne place dans les soutiens qu’affiche l’organisation sur son site officiel. Entre 2010 et 2019, Gates et le Wellcome Trust ont ainsi participé à hauteur de 185 millions de dollars dans le financement du WMP.

Capture d’écran du site du World Mosquito Program réalisée le 01 mars 2024.

Tirer des liens entre diverses informations souvent déconnectées est à la base de nombreuses théories circulant au sujet de Bill Gates et des moustiques. Ce dernier s’était vu accuser d’avoir répandu la malaria aux Etats-Unis, d’avoir un plan de dépopulation basé sur les moustiques Wolbachia ou encore d’avoir fondé une entreprise de moustiques OGM.


Conclusion

La rumeur selon laquelle Bill Gates serait à l’origine de l’épidémie actuelle de dengue au Brésil ne repose sur aucun élément concret. Cette dernière consiste à tirer des ficelles erronées ou indirectes entre des événements diverses. À ce jour, le partenariat entre le WMP (soutenu par Bill Gates), Fiocruz et le gouvernement brésilien n’a pas encore permis la construction de la méga-usine mise en cause par Info Wars. D’autre part, les moustiques Aedes aegypti utilisés par le WMP ne sont pas génétiquement modifiés mais sont inoculés avec une bactérie présente dans 50% des insectes. De plus, si le WMP est bien en activité au Brésil depuis 2014, les projets se limitent actuellement à cinq municipalités et ne peuvent avoir d’incidence à l’échelle nationale ni internationale. Enfin, le vaccin Qdenga récemment déployé au Brésil ne bénéficie d’aucun financement de la fondation Bill & Melinda Gates.



2 réponses à « Une augmentation de 400% des cas de dengue au Brésil après la libération par Bill Gates de moustiques génétiquement modifiés ? »

  1. […] cloche chez Silvano Trotta – régulièrement épinglé pour son relai de la désinformation (1,2,3,4,5,6,7,8,9,etc.) – dans son émission « Face à Face » en 2018. […]

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  2. […] que la plupart des autres vidéos et publications faisant le lien entre moustiques et Bill Gates ont étaient vérifiées par les différents […]

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Répondre à « Chemtrails » : le mythe coriace de la nouveauté des traînées de condensation persistantes – Fact'orY Annuler la réponse.

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