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Confusionnisme et détournement sémantique : comment les théories des “chemtrails” tentent de s’offrir une légitimité scientifique

En un an, les théories des “chemtrails” ont connu un succès et un retentissement jusque là inégalé. À l’œuvre, un détournement de pratiques (modifications météorologiques) et d’études (géo-ingénierie) bien réelles. Les “chemtrails” sont alors mises sur le même niveau de preuve et bénéficient ainsi de la couverture médiatique de ces deux thématiques comme validation scientifique.


Les théories des “chemtrails” trouvent leur origine dans une série d’articles de la toute fin du XXe siècle. En cette année 1999, William Thomas, correspondant pour l’agence de presse environnementale ENS, publiait trois articles, aujourd’hui inconnus du grand public, sur ces « traînées de condensation étranges ». Pourtant, si le temps a relégué dans les oubliettes de l’histoire cet épisode, il est fondateur d’une croyance : les traînées persistantes laissées par les avions ne sont pas des contrails mais des “chemtrails”. Ce distinguo est pourtant fondamental. Toutes les théories des “chemtrails” se fondent sur cette observation empirique et en reste le pilier central. Pas un documentaire sur le sujet, pas un témoignage, pas un site dédié à ces théories n’échappent à la règle.

Or face à l’absence de démonstrations scientifiques et de preuves concrètes, les théories ont évolué, se parant de nouveaux atours plus insidieux mais bien plus efficaces auprès du grand public. Empiéter sur le réel est une stratégie au combien éprouvée. Certains l’ont compris de longue date. Ainsi, Dane Wigington, l’un des théoriciens les plus influents, a fait le choix de nommer son site GeoengineeringWatch à dessein. Invité sur VICE News en janvier 2025, l’ancien employé du solaire est catégorique : « Nous n’utilisons pas le terme chemtrails. Il est question de géo-ingénierie et d’ensemencement des nuages ». Son documentaire joue également de cette ambiguïté. Intitulé “The Dimming”, il se conforte dans une posture pseudo-scientifique, mobilisant avion renifleur, échantillonnages et laboratoire aseptisé.

Un langage scientifique dévoyé

Afin de légitimer cet aspect académique, les termes employés par les partisans de ces théories sont eux aussi techniques : géo-ingénierie, gestion du rayonnement solaire (SRM), injection d’aérosols stratosphériques (SAI), éclaircissement des nuages marins, etc. Issus de la littérature scientifique, ils ont gagné en visibilité ces dernières années face à l’augmentation des préoccupations climatiques et la recherche de solutions. Ces techniques font partie d’un arsenal techno solutionniste potentiel décrié par une partie de la communauté scientifique. Elles restent cependant à l’état de recherches. Les rares expériences sur le terrain l’ont été depuis des ballons en très haute altitude ou depuis le plancher des vaches

Depuis le début de l’année 2025, une cinquantaine de projets de loi a été déposée aux États-Unis afin d’interdire « l’injection, la libération ou la dispersion intentionnelle de produits chimiques dans le but d’affecter la température, la météo ou l’intensité du soleil ». L’écrasante majorité fait mention de la géo-ingénierie dans le titre des textes. Une grande partie évoque pêle-mêle la SAI, la SRM ainsi que l’ensemencement des nuages. La stratégie devient d’autant plus efficace qu’il suffit alors de brandir études et commissions de recherche pour donner du crédit à ses propos. À ce titre, un rapport de juin 2023 mandaté par le Congrès américain sur la SRM est devenu un argument en soi, brandit de manière quasi systématique lors de l’examen des projets de loi.

Face à une commission souvent peu informée sur ce sujet, l’esbroufe fonctionne. Sauf rares cas, les projets de lois avancent dans le processus législatif, souvent avec l’approbation d’une large majorité des votes. Les auditions, réalisées jusque là, montrent pourtant une confusion réelle entre ces techniques et les théories des “chemtrails”. Le 28 janvier 2025 en Arizona, un tableau, épinglé de photographies de contrails, avait été brandi devant le House Regulatory Oversight Committee pour défendre la HB2056 intitulée… “interdiction de la géo-ingénierie”.

Capture d’écran de l’audition de la HB2056 devant le House Regulatory Oversight Committee, le 28 janvier 2025. ©Arizona Capitol Television (ACTV)

Cachez ce mot que je ne saurai voir

Ce détournement sémantique est désormais devenu la norme parmi la sphère désinformative. Nicole Shanahan, ancienne colistière du candidat à la présidentielle RFK Jr, déplorait sur X que « l’utilisation du mot familier « chemtrails » déclenche le gaslighting ». Ce 2 avril, elle confirmait sur Redacted, un média YouTube alternatif aux deux millions d’abonnés, préférer les termes « géo-ingénierie et les modifications atmosphériques ». Pourquoi ? Parce qu’ils sont des mots “employés dans la pratique”. Pourtant, elle s’était filmée le 23 février devant des traînées de condensation persistantes, assurant avec force qu’« il ne s’agit pas d’une traînée de condensation ». La légende de la vidéo ne mentionne pas les “chemtrails” mais la géo-ingénierie. Le tour est joué.

Publication de Nicole Shanahan sur X le 23 février 2025.

Ce détournement sémantique crédibilise ainsi l’auteur des propos, jusqu’à tromper le destinataire. Dans une émission diffusée en deux épisodes le 18 et 25 mars 2025, le média alternatif Citizen Light, produit par Pierre Barnérias, a ainsi pu obtenir temporairement la confiance de François-Marie Bréon, climatologue au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE) et contributeur au 5e rapport du GIEC. Il s’est néanmoins rétracté trois jours avant le tournage, estimant que le média relaie « un ramassis de conneries ». Contacté par messagerie électronique, ce dernier reconnaît avoir été « naïf » en acceptant cette invitation « sans [se] renseigner sur la ligne de Citizen Light ». Selon le scientifique, « il était question de géo-ingénierie et absolument pas de chemtrails » lors des échanges avec le présentateur de l’émission, Renaud Schira. 

Fact’Ory a pu consulter ces échanges. Le terme “chemtrails” n’y est en effet jamais employé. Dès le premier mail, l’ancien animateur d’ateliers en collège de « développement de l’esprit critique (sic) » affirme « préparer une émission sur la géo-ingénierie ». « Cette émission a pour but d’aborder les enjeux autour de la géo-ingénierie », peut-on lire dans un second mail daté du 15 janvier 2025. Ce dernier est accompagné du déroulé de l’émission : la géo-ingénierie y est mentionnée à six reprises. Rebelote dans un dernier mail du 20 janvier. Également contacté par Citizen Light , Olivier Boucher, climatologue au LSCE, nous a indiqué ne pas se « souvenir d’avoir été contacté par M. Schira et/ou Citizen Light ». Par ailleurs, le chercheur précise recevoir « régulièrement des demandes d’intervention sur les Chemtrails, que je décline systématiquement pour ne pas donner plus de crédit à cette théorie qui n’a bien sûr aucun fondement scientifique ».

Pourtant, malgré les omissions de M. Schira, l’objectif était clair dès le départ. Dès le 15 janvier 2025, le média lançait un “appel à témoins”. Changement de registre. “Citizen-Light prépare une émission sur la géo-ingénierie et les épandages aériens”, explicite la publication, accompagnée d’une photographie d’un avion laissant dans son sillage une traînée de condensation. En point d’orgue, le 14 mars 2025 sortait la bande annonce de l’émission sous le titre “Géo-ingénierie & Chemtrails”.

Malgré nos multiples sollicitations ni Renaud Schira, ni Citizen Light n’ont donné réponse à ce jour.



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