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« Chemtrails » #8 : l’observation à l’assaut de la théorie

Durant deux mois, l’équipe de Fact’Ory a relevé quotidiennement les traînées de condensation à l’aide d’outils gratuits accessibles au grand public. Les centaines d’observations confirment l’état de la science sur la persistance des contrails.


Les tenants des « chemtrails » font de l’observation empirique un pilier fondamental de la théorie, en témoigne la prolifération de compte et canaux dédiés aux photographies. Afin de répondre à ces inquiétudes et aux questions sur les traînées de condensation persistantes, la rédaction s’est fixée comme objectif d’observer quotidiennement le ciel deux mois durant.

Entre le 1 janvier 2025 et le 28 février 2025, 544 vols ont pu être recensés. Chacun de ces vols a été doublé des conditions atmosphériques aux altitudes de vol afin d’éprouver ce que la science a établi depuis les années 1940 : la persistance des contrails est fonction de l’humidité relative par rapport à la glace (RHi) et des températures.

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L’article est pensé comme une réponse aux affirmations et questions largement diffusées sur les réseaux sociaux. Six d’entre elles sont analysées au regard des données collectées.

Méthodologie mise en œuvre

L’observation s’est faite durant les deux derniers mois de l’hiver, plus favorables aux conditions de sursaturation et de températures consubstantielles à la persistance des traînées de condensation. En moyenne, 9,2 avions ont été recensés par jour. Cependant, de grandes disparités peuvent exister entre les jours où le ciel était dégagé et ceux où la couverture nuageuse empêchait toute visibilité. Par exemple, pour la seule journée du 18 février, 39 vols ont pu être identifiés.

Le suivi en direct des vols a été assuré avec l’application FlightRadar24. Le site permet de collecter des informations cruciales sur l’altitude de vol, l’identifiant, le type d’avion, etc. Cet outil est alimenté par le système de surveillance coopératif pour le contrôle du trafic aérien : l’ADS-B. Très utile, il donne une position précise et en temps réel de chaque aéronef. Les couloirs aériens empruntés par ces vols ont ensuite été superposés aux routes de l’espace supérieur (ENR 6.2) définies par la DIRCAM.

Afin de déterminer les conditions atmosphériques aux altitudes de vol (humidité relative et températures), le site Windy a été privilégié. Ce dernier propose un accès aux différents modèles de prévision numérique (ECMWF, GFS, AROME, etc.) aux altitudes de vol FL300, 340 et 390. Ces niveaux de vol (FL) englobent la majeure partie des zones de formation des contrails persistantes. Un plugin, Contrail finder, détermine la probabilité de formation et de persistance des contrails au point géographique sélectionné.

Ainsi, chaque passage d’aéronef a été annoté avec : 

  • le jour et l’heure d’observation
  • l’altitude de vol
  • l’identifiant de l’avion
  • le type d’aéronef
  • les conditions atmosphériques à l’altitude de vol (température, humidité relative par rapport à l’eau et par rapport à la glace)
  • l’observation visuelle de la traînée de condensation (divisées en huit catégories)

La veille, une prévision systématique des observations attendues pour le lendemain était indiquée à l’aide du site de Météo-France, service officiel de la météorologie et de la climatologie en France.

Définition de traînée de condensation persistante Les études ne s’accordent pas toute sur la durée minimale d’une contrail persistante, mais la plupart utilise le seuil de 5 minutes. Nous avons conservé cette durée car elle permet la persistance de la traînée sur l’ensemble de la ligne d’horizon avant de se sublimer.


Affirmation 1 : « Les chemtrails, c’est tous les jours« 

L’observation quotidienne des « chemtrails » est certainement l’une des affirmations les plus répandues. Tellement courante qu’elle est devenue un argument systématique dans les témoignages des auditions publiques pour l’évaluation des projets de loi contre la géo-ingénierie en cours aux États-Unis. Pourtant, les données révèlent une situation bien plus contrastée.

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Sur les 59 jours d’observations, 47% ont permis d’apercevoir, à un moment ou un autre de la journée, des traînées de condensation persistantes. Ainsi sur ces 28 journées, 13 sont des jours « mixtes », c’est-à-dire avec des conditions évolutives (de la persistance à la non persistance et inversement). D’autre part, il n’existe pas de régularité du phénomène étudié. Par exemple, la période du 1 au 6 février a été marquée par un ciel bleu dégagé sans persistance des contrails. Janvier s’est particulièrement illustré avec deux semaines sans contrails persistantes. À l’inverse, les traînées de condensation persistantes étaient quotidiennes pendant la semaine du 16 au 22 février.

Affirmation 2 : “Ce sont des avions non identifiés ou militaires

La théorie des “chemtrails” est multiforme. Tous ne s’accordent pas sur les moyens mis en œuvre pour l’application des “épandages”. Certains y voient une dispersion via le kérosène, d’autre à l’aide d’avions spécifiquement affrétés. Dans ce deuxième cas, les militaires sont régulièrement accusés d’exécuter un plan secret depuis des avions non identifiés.

Pourtant, durant les deux mois d’observation, seuls deux avions n’ont pu être identifiés par leur immatriculation, soit 0.18% sur l’ensemble des aéronefs. Le 25 janvier vers 13h, deux appareils non identifiés évoluent en formation militaire resserrée, à des vitesses plus élevées que les avions de lignes habituels. Pourtant, nulle différence de persistance entre ces appareils, probablement des chasseurs de l’Armée, et leurs homologues civils identifiés le même jour.

Pour le reste, la totalité des 544 avions est visible sur les applications de suivi en direct. En de rares occasions, l’identifiant est masqué. Cette anonymisation est réalisée “en fonction des demandes des propriétaires ou des opérateurs via des services tiers”, précise Flightradar24. Néanmoins, la pratique est peu commune, compte tenu des milliers d’avions de ligne en circulation. Seuls huit aéronefs, des jets privés, portent la mention “N/A” dans nos observations. Leurs contrails ne différaient pas des autres avions au même moment et à la même altitude.

Affirmation 3 : “Ils volent à moins de 6 000 pieds

Cette affirmation est moins commune. Elle est notamment promue par l’ACSEIPICA, l’association citoyenne pour le suivie, l’étude et l’information sur les programmes d’interventions climatiques et atmosphériques. Claire Henrion, fondatrice de l’association, l’expliquait le 30 mai 2024 dans un entretien en ligne avec Nicolas Bouvier, se décrivant comme “journaliste indépendant” dans sa biographie Twitter.

La formation de traînées de condensation à ces altitudes est cependant rarissime, mais théoriquement possible. Elle nécessite des températures extrêmement faibles, peu probables sous nos latitudes. Ainsi, l’équipe de Fact’Ory n’a pu constater de contrails à ces altitudes. La fourchette d’observation des traînées persistantes se situe entre 27 000 et 43 000 pieds. En moyenne, les 108 traînées de plus de 5 minutes étaient à 34 880 pieds, avec une médiane à 36 000 pieds.

Sur les 539 vols identifiés à ces altitudes, 108 ont laissé des traînées de condensation persistantes (20%). Elles se concentrent aux altitudes de vol FL310 à FL350, tranches où le pourcentage est supérieur à 20%. En moyenne, les 108 traînées de plus de 5 minutes étaient à 34 880 pieds, avec une médiane à 36 000 pieds. D’autre part, 108 n’ont laissé aucune traînée. Pour ces dernières, le pourcentage dépasse les 25% au-delà de 37 000 pieds et augmente avec l’altitude

Affirmation 4 : “Ca arrive même quand il fait chaud et sec en été”

La confusion entre les conditions météorologiques au sol et celles présentes aux altitudes de vol est relativement commune. Elles sont cependant radicalement différentes. Rappelons qu’au niveau de la tropopause – la limite supérieure de la troposphère, la température moyenne est de -56°C.

Les températures sont dépendantes de l’altitude de vol, avec un seuil maximal atteint avant l’entrée dans la stratosphère. Ainsi, la température la plus « chaude », enregistrée dans nos données pour une traînée persistante, est de -48°C à FL270 (RHw 88%, RHi 139%). En moyenne, la température est de -60°C. Elles peuvent descendre jusqu’à -74 degrés, température indiquée par le modèle ECMFW le 2 janvier 2025 à 43 000 pieds.

La persistance des traînées de condensation est avant tout dépendante de l’humidité relative par rapport à la glace. Nos données montrent que la RHi minimale est de 130%. Le maximum est atteint le 19 février avec 189%. La traînée laissée par le Boeing 737-AS (vol RYR733B) a perduré plusieurs heures. En moyenne, les traînées de condensation observées persistent avec une RHi de 157,5%. Pour l’humidité relative par rapport à l’eau, le seuil est de 70% et la moyenne est de 89%.

Précision importante : Lors de l’observation des traînées persistantes, les données de Windy (modèle ECMWF) pour l’humidité relative sont mises à jour toutes les trois heures. L’anticipation des conditions peut en conséquence entraîner une mauvaise interprétation des observations. Par exemple, le 16 février, le vol BAW554R, indiqué à 37 000 pieds, a laissé une traînée persistante d’une durée de plus de 20 minutes. Or, selon les données affichées à ce moment, l’humidité relative par rapport à la glace était de 83%, un chiffre en-deçà de la sursaturation. Deux heures plus tôt, ce taux était de 142%. Cette situation a été enregistrée pour seulement trois cas.

Question 5 : “Pourquoi deux avions qui volent à la même altitude ne laissent pas la même traînée ?”

Parce qu’en réalité ces avions ne volent pas à la même altitude. Depuis le sol, il peut être difficile de distinguer la différence d’altitude entre deux avions qui évoluent 10 km plus haut. La réglementation actuelle (RVSM) oblige tous les vols à un espace vertical minimal de 1 000 pieds (300m) entre le niveau de vol 290 et 410, soit entre 9 et 12 km d’altitude. Cette différence est suffisante pour qu’un brusque changement d’humidité soit constaté entre les deux niveaux de vol

La situation peut être illustrée à travers deux exemples. Le 7 février 2025 deux masses d’air différentes coexistent. La première, entre 9 000m et 10 500m, est fortement sursaturée avec une RHi supérieure à 160% et des températures comprises entre -51 et -60°C. La deuxième, à partir de 36 000 pieds est sous saturée. À 38 000 pieds, l’humidité relative par rapport à la glace n’est plus que de 28%. Au même instant, le vol SWR278L et le vol EZY57TJ se croisent à 32 000 et 38 000 ft respectivement. Pourtant, à l’œil nu, les avions apparaissent comme des points blancs semblables.

Photographie prise le 7 février 2025 à 12h06. En diagonale, le vol SWR27L laisse une traînée persistante. Au milieu de l’image à gauche, la traînée du vol EZY57TJ se distingue à peine au milieu des cirrus. ©Fact’Ory

Le surlendemain, le 9 février, une masse d’air plus sèche domine dans la tropopause. L’humidité relative dépasse difficilement les 20% entre 30 et 36 000 pieds avant de s’effondrer sous les  10% à 37 000 pieds. La température (-51°C) ne permet pas la cristallisation de la vapeur d’eau émise. Conséquence : le vol SWR87C laisse une courte traînée à 33 000 ft, tandis que les vols TVF8965 et THY99D, à 38 000 et 37 000 pieds, ne laissent pas de contrails visibles.

Photographie prise le 9 février 2025 à 13h03. La courte traînée du vol SWR87C se distingue à gauche de l’image. Les vols TVF8965 et THY99D sont les deux petits points blancs visibles à gauche, sous le cirrus, et à droite. ©Fact’Ory

Affirmation 6 : “Certains jours, il n’y a plus d’avions dans le ciel”

Certains jours, le trafic aérien semble arrêté, faute de traînées de condensation visibles. Cependant, les applications de suivi et les milliers de passagers témoignent d’une activité tout aussi importante. Cette situation s’explique par l’absence de formation de cristaux de glace à partir de la vapeur d’eau émise par les réacteurs. Celle-ci est possible lorsque les températures sont suffisamment basses et l’humidité relative très faible. Ces conditions ont été définies par les scientifiques Schmidt puis Appleman au mitan du siècle : les critères de Schmidt-Appleman.

Les observations et les données collectées corroborent cet état de fait. 108 vols ont été identifiés sans traces visibles en sortie de réacteur, mais visibles à l’œil nu. Dans la totalité des cas, l’humidité relative était inférieur à 10%. La température minimale enregistrée est de -54°C à 40 000 pieds, le seuil de formation d’une traînée de condensation à cette altitude. L’écrasante majorité des cas (85%) est concomitante d’une température supérieure à -51°C, le seuil nécessaire pour les vols à 34 000 pieds.




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