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Projet de loi SB56 en Floride : les inquiétudes des partisans des « chemtrails » l’emportent

Déposée le 11 novembre 2024 par la sénatrice Ileana Garcia, la Senate Bill 56 prévoit l’interdiction de « l’injection, la libération ou la dispersion, par tout moyen, d’un produit chimique […] dans le but exprès d’affecter la température, le temps ou l’intensité de la lumière du soleil« . Le 11 février son texte de loi est passé devant la commission de l’Environnement. Le texte est largement influencé par la théorie des « chemtrails », confirmant les premières informations collectées par Fact’Ory en décembre.

« Concerns » (inquiétudes en Français). Le terme a été employé plus de vingt fois par la sénatrice floridienne Ileana Garcia devant la commission sénatoriale de l’Environnement et des Ressources naturelles. Questionnée ce 11 février 2025 sur le projet de loi sénatoriale (SB56), l’élue du 36e district veut prendre au sérieux les « multiples plaintes » de ses administrés. Alertée « d’activités aériennes étranges« , la sénatrice souhaite ainsi pouvoir « séparer les faits de la fiction« . « Cette loi est là pour permettre aux citoyens de déposer leurs plaintes, puis les transmettre au département de la Santé et faire des recherches scientifiques« , détaille-t-elle au micro de la salle d’audience.

« Certains diront que c’est une question d’inquiétude. D’autres diront que c’est une question de théories du complot. Mais je pense que ce projet de loi nous permettrait peut-être de commencer à faire la distinction entre les faits et la fiction »

Ileana Garcia devant la commission de l’Environnement et des Ressources naturelles

Pour faire toute la lumière sur ces inquiétudes, le texte législatif prévoit la possibilité pour « toute personne qui observe une activité de géo-ingénierie ou de modification météorologique conduite en violation de cette section […] de rapporter ses observations au département en ligne, par téléphone, courrier ou courrier électronique. » Le ministère doit ensuite rendre publique, sur son site, l’ensemble des plaintes déposées et transmettre les pièces au département de la Santé pour investigation. En fin de session, le vote confirme le texte proposé à 6 voix, toutes républicaines, contre 3, toutes démocrates.

Porte-voix maladroit de la théorie des « chemtrails« 

Néanmoins, les craintes exprimées relèvent directement de la théorie des « chemtrails ». Reprenant dans les grandes lignes les éléments de langage des partisans de cette théorie, la sénatrice indique avoir été contactée pour des « problèmes respiratoires, des allergies, la contamination des sols« . Elle affirme, butant sur chacun des mots, que « le terme qu’ils [ses administrés] utilisent sont des dispersions chimiques qui créent de la condensation et qui rend le ciel gris […] Ca vient avec le terme de ‘chemtrails’.« 

Tout au long de l’audition, la sénatrice sera interrogée par ses pairs sur le bienfondé de son projet de loi. Questionnée par le sénateur Carlos Guillermo Smith – l’un des trois démocrates à avoir voté « non », elle précisera que les plaintes portent plus spécifiquement sur des « avions non identifiés, des drones ou ballons. » Toujours selon les citoyens du Sunshine State, ces « activités seraient déjà en cours« , rapporte-t-elle. On le comprend, la sénatrice se fait sans concession le porte-voix des tenants de la théorie des « chemtrails ».

Néanmoins, lorsque Tina Polsky, élue démocrate du 30e district, lui demande comment il est possible de faire la différence entre les traînées de condensation et les « chemtrails », la sénatrice interrogée esquive : « je pense qu’il faut laisser ça à la discrétion de nos scientifiques. » Nulle parole scientifique ne vient cependant ponctuer le discours de la sénatrice alors que des centaines d’études existent d’ores et déjà sur les traînées de condensation persistantes. Lorsqu’il lui est demandé si des activités sont en cours dans l’Etat, elle ne répondra pas mais pointera un dossier imprimé du Congrès américain. Publié en juin 2023, ce rapport de 44 pages établit « un programme de recherche sur les implications scientifiques et sociétales de la modification du rayonnement solaire (SRM) […] qui permettrait de prendre des décisions plus éclairées sur les risques et les avantages potentiels de la SRM en tant que composante de la politique climatique.« 

Contactée par message électronique pour connaître cette absence de sources contradictoires et clarifier sa posture, Ileana Garcia refusera de répondre à l’ensemble de nos questions. A contrario, ses propos, virulents, expriment une posture défensive. Pour elle, nos questions « sentent la censure à plein nez » et relèvent de « croyances personnelles » dans le but de « déformer » ses opinions.

Un texte défendu par des tenants actifs de la théorie

Quatre intervenants se succèderont à la barre pour plaider en faveur de la SB56. Parmi eux, un certain Greg Deal, citoyen de l’Etat de Floride, ne s’embarrasse pas des précautions de la sénatrice floridienne. « Je suis un témoin direct des modifications météorologiques, de l’ensemencement des nuages et des chemtrails, comme nous l’appelons maintenant depuis maintenant 6 ans », déclare-t-il, reprenant le sempiternel argument de l’absence de dissipation des traînées de condensation. Son constat, dit-il, est basé sur des photographies et vidéos ainsi que ses propres recherches qui le mèneront au documentaire de Dane Wigington, « The Dimming ». « Il y a des traces depuis les années 1990« , conclut-il, reprenant ainsi le mythe de la nouveauté des traînées de condensation persistantes.

À lire : « Chemtrails » #7 : The Dimming, succès d’un documenteur

Trois femmes interviendront également à sa suite, toutes trois du Global Wellness Forum (GWF), une organisation citoyenne de médecines naturelles et alternatives. La première, Jacquie Jordan, productrice de télévision – dont l’émission Donny & Marie – et consultante en médias, met les pieds dans le plat : « la différence entre contrails et chemtrails, le mot en C interdit, est que les contrails sont de la condensation […] qui va suivre en proportion l’avion. Avec les chemtrails, ça laisse une traînée sur la totalité de l’horizon, explique-t-elle, nous sommes aspergés sans notre consentement. » Un rapide coup d’œil à ses réseaux sociaux montre son appétence toute particulière pour les théories alternatives.

Aimee Villella McBride, directrice exécutive du GWF, préfère jouer sur les souvenirs de la commission. « Vous vous rappelez probablement de ce ciel bleu avec des nuages blancs cotonneux, ce ne sont pas les nuages que l’on voit aujourd’hui » affirme-t-elle. Le constat serait massif selon elle, puisque ce ne sont pas moins de 18 000 signatures qui ont été récoltées en l’espace d’une semaine sur le site d’une autre organisation citoyenne de « défense de la santé », Stand for Health Freedom. Pour justifier son point de vue, l’intervenante recommande, elle aussi, aux sénateurs présents de visionner « le film fantastique intitulé ‘The Dimming’« . Ce documentaire, réalisé en 2021 par Dane Wigington, est devenu une référence dans le milieu malgré ses nombreuses erreurs et omissions.

Dernière de la liste, Marla Marples vient également témoigner en faveur du texte législatif. La sexagénaire, actrice et animatrice de télévision, n’est autre que la seconde femme de Donald Trump. Elle est la créatrice d’un site dédié au bien-être depuis 2007. Plus énigmatique, elle insistera sur la défense de la santé des Américains, évoquant les supposées maladies causées par les « chemtrails » : maladies chroniques, parkinson, alzheimer, etc. Maples est une habituée de la théorie, se plaignant sur son compte X d’être « gaslit pour avoir mentionné les chemtrails« . Il n’est donc pas étonnant de l’entendre citer comme exemple Monty Fritts, représentant du Tennessee aux positions tranchées et outrancières.

Des soutiens de premier ordre

Dans une vidéo publiée sur X, Jordan et McBride s’étaient filmées en voiture quelques heures auparavant. Visiblement très enthousiastes à l’idée d’assister à la séance, les deux membres du GWF commentent la météo du jour : « On a pas vu de chemtrails […] Le ciel est bleu. » Le soutien de cette organisation montre également une véritable proximité avec la sénatrice. Durant toute l’audition, les trois femmes se trouvent juste derrière l’élue. Après la séance, Aimee, Jacquie et Marla seront invitées en privée avec Mme Garcia pour réaliser photographies et vidéos destinées à leurs réseaux sociaux.

La sénatrice est ravie de l’exercice et semble partager une grande complicité avec cette troupe. Et pour cause. Le 18 décembre 2024, la Républicaine du 36e district était déjà conviée en la demeure personnelle de Jacquie Jordan à Mar-a-Lago pour discuter du projet de loi, en compagnie de Marla Maples et Sayer Ji. Ce dernier n’est autre que le dirigeant actuel de GWF et le co-fondateur de Stanf for Health Freedom. Il est un adepte de longue date des « chemtrails ». Ainsi, il écrivait en 2015 un billet de blog intitulé « Why the ‘Chemtrail Conspiracy’ is Real » sur GreenMedinfo, un site de médecines naturelles et alternatives, également l’une de ses créations.

Du côté des jeunes républicains de Tampa Bay (TBYR), Jake Hoffman relance son soutien à la SB56. Le jeune homme d’affaire, directeur exécutif des TBYR et candidat au poste de sénateur du 65e district de Floride, a de longue date appuyé ce projet, mais refusait de voir sa position qualifiée de « croyant dans les chemtrails« . Pourtant, depuis décembre 2024, il a fait le choix de s’inscrire dans une « Communauté » sur X intitulée « Clear Skies Initiative« . La description de ce groupe est pour le moins explicite : « We are dedicated to logging Chemtrails & Geoengineering of our skies. » En bandeau, une photographie d’un avion laissant dans son sillage une traînée blanche. Son contenu l’est tout autant. La page est une gigantesque compilation de publications sur les « chemtrails » et regroupe, parmi ses 7 700 membres, les plus gros comptes de désinformation sur le sujet.

Relire les deux premiers articles de notre série sur la SB56 :

– « Projet de loi SB56 en Floride : Ileana Garcia, promotrice de la théorie des « chemtrails » malgré elle ?« 
– « Projet de loi SB56 en Floride : « Please do not refer to my stance as believing in ‘chemtrails’ »« 



One response to “Projet de loi SB56 en Floride : les inquiétudes des partisans des « chemtrails » l’emportent”

  1. […] Cependant, imputer la seule responsabilité aux croyances des administrés serait une erreur. Nombreux sont les législateurs eux-mêmes sous l’empire de cette théorie ou à la recherche d’un gain politique. Leurs déclarations devant les commissions et leur activité numérique sont équivoques : une vingtaine d’entre eux montrent des signes d’une adhésion complète ou partielle. Par exemple, le dernier texte à avoir été déposé − la House Bill 4304 du Michigan − est qualifié par le représentant Josh Schriver de « loi pour interdire les chemtrails ». La majorité des élus, plus frileuse, se refuse à utiliser le terme. Paradoxalement, ils n’hésitent pas à partager sur leurs réseaux sociaux des publications évoquant explicitement la théorie, à l’image d’Ileana Garcia, sénatrice de Floride et dépositaire d’un projet de loi. Celle-ci bénéficie du soutien direct de Marla Maples et de Sayer Ji, à l’initiative de l'autoproclamé « Clear Skies Movement », comme le révélait le site Fact’Ory en février dernier. […]

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