Trois jours avant l’investiture de Donald Trump, Dane Wigington jubile : son documentaire a été vu plus de 25 millions de fois. L’annonce n’est pas anodine, elle est un clin d’œil prononcé à l’influence possible du réalisateur sur le futur secrétaire américain à la Santé, Robert F. Kennedy Jr.
Comme un signe du destin, le documenteur « The Dimming: Exposing the Global Climate Engineering Cover-up » a franchi la barre des 25 millions de vues en cette 25e année du deuxième millénaire. Publié le 10 mars 2021 sur YouTube, ce film affirme avoir « prouvé que les traînées persistantes et étalées des avions à réaction […] ne sont pas simplement de la condensation« . Son réalisateur, Dane Wigington, ancien employé de Bechtel Power Corporation, est un pilier de la théorie des « chemtrails ». Actif depuis les années 2000, il est devenu une référence, si ce n’est la première, dans le milieu avec la reprise en main du blog GeoengineeringWatch.
Propulsé par Robert F. Kennedy Jr et l’actualité
Ce statut lui a offert une visibilité inespérée : plateaux de télévision, podcasts, conférences, etc. Jusqu’à ce jour du 1 mars 2023 où il est invité au micro de Robert F. Kennedy Jr. S’il est difficile aujourd’hui de se prononcer sur l’impact réel de cette interview, il faut reconnaître que, depuis cette date, le futur secrétaire américain à la Santé a changé de posture sur le sujet. Après coup, l’ancien candidat indépendant à la présidences des Etats-Unis s’est exprimé publiquement à deux reprises, affirmant vouloir « mettre fin à ce crime » dans une réponse sur X, influencée par un faux témoignage relayé par Wigington 10 ans plus tôt.
« We are going to stop this crime »
Pour aller plus loin : https://factsorigins.com/2024/08/27/chemtrails-6-we-will-stop-this-crime-robert-f-kennedy-jr/
Son passage chez RFK l’a propulsé vers de nouveaux sommets. Avant cet entretien, sa vidéo cumulait un peu plus d’un million de vues en l’espace d’un an. À la fin 2023, elle cumulait d’ores et déjà 4,4 millions de visionnages. Désormais installé comme une référence, le documenteur va bénéficier d’une actualité mouvementée. Le début de l’année 2024 a été marqué par de multiples projets de loi destinés à mettre fin aux pratiques de modifications météorologiques et de géo-ingénierie (New Hampshire, Tennessee). Nouveau souffle après les inondations catastrophiques à Dubaï en avril 2024 : en seulement 3 mois, le compteur est plus que doublé.
Le nombre de vues sera pulvérisé à l’été 2024. L’entrée en vigueur de la loi du Tennessee et l’effervescence autour de la prise de parole publique de RFK JR permettent de doubler une nouvelle fois les chiffres. L’occasion est trop belle pour Wigington, qui s’empresse de rappeler son rôle dans la décision du neveu de JF Kennedy.
Mise en condition efficace des esprits
« The Dimming » séduit. Jouant de l’autorité des intervenants – anciens officiels gouvernementaux, militaires, scientifiques -, d’un montage dynamique, de musiques choisies à dessein et d’images percutantes, le documentaire capitalise sur les émotions de ses spectateurs. La mise en scène est au service d’un postulat évoqué dès la première minute : « Ce que nous voyons dans nos cieux n’est pas de la condensation, ce sont des dispersions de particules pulvérisées, avec très peu d’exceptions.«
« What we’re seeing in our skies is not condensation »
Dane Wigington, The Dimming, 10 mars 2021
Les premières secondes sont une succession de schémas brevetés pour donner une dimension concrète aux propos. Pendant plus de 30 secondes, cinq brevets (1, 2, 3, 4, 5) sont illustrés et dument sélectionnés. Pourtant, aucun d’entre eux n’a de rapport direct avec les traînées blanches visibles à l’arrière des avions. L’un est un dispositif pour créer des fumées lors des parades aériennes ; l’autre destiné aux épandages de pesticides dans les champs ; ici un mât de drainage destiné à l’évacuation des fluides usagés ; là un système destiné à la lutte contre les incendies par largage sous la carlingue.

La séquence est immédiatement suivie d’une succession effrénée d’images, sur fond de musique rythmée. Dix secondes suffisent ainsi à donner vie aux schémas évoqués précédemment. Durant ces quelques secondes, ce ne sont pas moins de 8 illustrations d’avions laissant dans leur sillage des traînées de condensation et de ciels zébrés de contrails persistantes.
Un argumentaire basé sur une prémisse fausse
Les « réponses » sont donc apportées avant toute affirmation relative à la condensation créée par les réacteurs. L’inversion est efficace, les esprits marqués. Le propos est servi sur un plateau d’argent : en l’espace d’une minute, les traînées de condensation sont balayées d’un revers de la main. Selon Charles Jones, intervenant du film et Brigadier général de l’US Air Force à la retraite, « ce ne sont pas des traînées de condensation« . « Elles ne devraient pas être là. Les moteurs à réaction brûlent proprement, donc s’il y a quoi que ce soit qui en sort, c’est un additif« , abonde Allan Buckmann, ancien du service météorologique de l’US Air Force.
Oui, vous venez bien de lire ces mots : les avions sont « propres »… Pourtant, ce sont précisément les résidus de la combustion incomplète du kérosène (noir de carbone, suies et autres aérosols) qui sont à l’origine des noyaux de nucléation autour desquels vient se cristalliser la vapeur d’eau émise par les réacteurs (1, 2, 3, 4, 5). En d’autres termes, 80 années de science viennent d’être jetées par dessus bord. Fact’Ory a, dans le premier article de cette série, traité en détail le sujet.

Dane Wigington, généreux, en rajoute une couche une minute plus tard. Pour lui, les turboréacteurs à double-flux sont « par conception, quasiment incapable de produire une traînée de condensation, sauf dans des circonstances rares et extrêmes« . Or, les études ont démontré que les moteurs à haut taux de dilution ont un contrail factor plus élevé (1, 2, 3, 4, 5). Un test en conditions réelles, mené par le Centre allemand pour l’aéronautique et astronautique, a été réalisé en septembre 1999. Il a démontré que les Airbus A340, équipés de moteurs avec un taux de dilution de 6.8 (CFM56-5C4), ont tendance à créer des traînées de condensation là où les vieux Boeing B707, dont le bypass-ratio est de 1.4, n’en forment pas.
Imaginant enfoncer le clou, le film illustre de prétendues tuyères de dispersion des agents chimiques que contiendraient les « chemtrails« . L’utilisation de ces images se contente de jouer sur des éléments techniques inconnus du grand public et donc facilement trompeurs. En réalité, ces tuyères sont communément appelées « Pylon Drains » dans le milieu de l’aéronautique. À l’image des « Drain Masts« , ces drains sont prévus pour « évacuer et ventiler par-dessus bord l’air et tout fluide résiduel (eau, hydraulique, carburant)« .



Des prélèvements aux résultats surinterprétés
En l’espace de trois minutes et sur la base de deux affirmations erronées, Dane Wigington pense ainsi avoir réfuté l’existence des contrails. « That is the end of the argument« , conclut-il. La problématique de la condensation évacuée, l’ancien diplômé en énergie solaire peut dérouler son argumentaire. Ainsi, la suite de son documentaire se contente, pour 70 % du temps, d’entretenir la confusion avec la géo-ingénierie par injection d’aérosols stratosphériques (SAI) et l’ensemencement des nuages. Les 30 pourcents restant sont dédiés à « une première historique« , selon le réalisateur : « le premier prélèvement […] de nanomatériaux collectés directement à partir des émissions des avions« .
Ces prélèvements sont présentés comme l’argument massue du documentaire. L’analyse de ces derniers prouverait la présence de nanoparticules et, par extension, remettrait en cause la composition des traînées de condensation. Pourtant, de graves manquements méthodologiques entachent le processus, à commencer par l’altitude de collecte des échantillons. Selon le chef des opérations, seul un vol a permis de capter des aérosols, ensuite étudiés en laboratoire. Lors de ce vol réalisé le 29 avril 2019 entre l’aéroport international de Baltimore-Washington et celui d’Albany, l’altitude maximale atteinte était de 17 000 pieds, soit 5km. Cependant, à ces altitudes, les traînées de condensation ne peuvent ni persister ni se former.
L’analyse des échantillons est réalisée en laboratoire. Les images donnent un vernis de crédibilité : blouses blanches intégrales, matériel volumineux et haut-de-gamme, environnement aseptisé. Le contexte est, en soit, une forme d’argument d’autorité. Néanmoins, certains points interrogent, à commencer par la transparence. En dehors du film, les résultats de laboratoire ne sont pas publiés, interdisant toute vérification de la validité des analyses. Nous ne connaissons ni la densité des aérosols au sein de l’échantillon, ni la composition globale (seuls deux agrégats sont analysés à l’écran)

D’autre part, les échantillons tests disparaissent, eux, tout simplement au moment des résultats. Prélevés lors du vol retour, « un a été pris avant le vol, l’autre après le vol« , indique l’intervenant, présenté comme un microbiologiste. À noter que la basse atmosphère est « remplie » de nanoparticules « générées en grand nombre par les véhicules et les industries dans les zones urbaines. » Ces nanoparticules peuvent également se trouver à des altitudes bien plus élevées.
Enfin, et contrairement aux affirmations de Dane Wigington, cette opération n’est pas la première de son genre. Des études américaines (SUCCESS), allemandes (CONCERT) et françaises (TC2) ont prélevé directement dans les traînées de condensation persistantes des échantillons de cristaux de glace et de particules servant de noyaux de nucléation. Elles confirment le processus de condensation.
Le « Global Dimming » : une notion obsolète
L’ensemble du travail de Dane Wigington repose sur un constat qu’il aurait fait : une baisse de rentabilité de ses panneaux solaires. Cette diminution serait liée à une période (1950-1990) appelée « Global Dimming« , durant laquelle l’irradiance solaire totale était plus faible qu’auparavant. Selon les données relevées et présentées dans le 6e rapport du GIEC, cet affaiblissement serait la conséquence d’une augmentation de la pollution atmosphérique. Pour l’ancien diplômé en énergie solaire, l’objectif est alors de démontrer le lien entre les contrails – appelées « chemtrails » dans sa théorie – et la diminution de l’ensolleillement.
Cependant, depuis les années 1990, un processus inverse est à l’oeuvre. Surnommée « Global brightening« , cette période est marquée par une augmentation du rayonnement solaire à la surface de la Terre. Ainsi, l’Europe connait depuis les années 1990 une plus grande durée d’ensoleillement. L’année 2023 a connu une anomalie positive de 4,1% par rapport à la période 1991-2020

En jouant les augures d’un obscurcissement dévastateur, Dane Wigington en oublie de faire la lumière sur des faits établis dans la littérature scientifique depuis des décennies. Son documenteur se pare d’atours rigoureux mais révèle une véritable fragilité méthodologique : sélection des données, manque de transparence, désinformation. Les promesses de RFK Jr s’annoncent faste pour « The Dimming » et son réalisateur.
Contacté par voie électronique, Dane Wigington n’a pour l’instant pas répondu à nos sollicitations.



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