Fact'Ory

À l'origine des faits


« Chemtrails » #3 : Il était une fois une théorie

Toute histoire a son commencement. Un point de départ qui entraîne le fil des événements à partir duquel sera bâti le récit. Il est ainsi la pierre d’achoppement qui donne une cohérence, un fil directeur. En ce sens, connaître la chronologie des faits et ses acteurs est indissociable du processus. La théorie des « chemtrails » n’y échappe pas. Déterminer sa genèse c’est déterminer l’intentionnalité de l’événement fondateur et qui dit intentionnalité, dit auteur. Si nous connaissons l’origine des traînées de condensation persistantes (voir le premier volet « Chemtrails » 1 : Du mythe persistant), les tenants des « chemtrails » prennent pour point de départ la fin des années 90, cinquante ans après la popularisation des contrails. S’intéresser à cette histoire, c’est tout autant comprendre ses fondements que comprendre son époque.


À travers ce troisième volet, Fact’Ory revient sur les mémoires de cette théorie à travers les archives Internet que cette dernière a essaimé.


Prologue – Les Nineties

Sneakers, jean taille haute et pantalons cargos font leur retour dans les rues. Si la mode se fait l’écho des années 90, ces dernières nous ont également légué un autre héritage durable et, lui, persistant : la théorie des « chemtrails ». Un pur produit de son époque.


La décennie 90 met à l’honneur l’interconnexion et l’interdépendance grandissante du globe. Chute d’un monde bipolaire laissant poindre l’idée d’un « nouvel ordre mondial » – selon les termes de George W. Bush – bâti sur la coopération et dans lequel les Etats-Unis se placeraient en tant que « gendarme du monde ». Première guerre du Golfe, projet de station spatiale internationale, ouverture grandissante des frontières, les Hommes semblent ne jamais avoir été autant connectés. Connexion amplifiée par l’invention du Web, symbole de cette transformation d’un monde scindé par la guerre froide (voir Arpanet), qui va rapidement devenir un outil de communication mondial : d’un million d’appareils connectés, Internet reliera plus de 350 millions d’ordinateurs au passage à l’an 2000. Viendront les premiers réseaux sociaux, SixDegrees, MSN mais aussi les premières plateformes de blogs accessibles au grand public avec Blogger. Le Web 2.0 était né et avec lui l’amplification des communications. Les années 90 sont également un moment charnière d’une prise de conscience collective planétaire : l’humanité impacte de manière durable son environnement. Les actes ici sont les conséquences de là-bas. 1990, premier rapport d’évaluation du GIEC; 1992, sommet de la Terre de Rio de Janeiro ; 1997, protocole de Kyoto. En d’autres termes, l’humain se pense international, les théories elles aussi.

Et c’est peut être là que viennent se nicher les craintes de certains : la peur de s’effacer dans un tout plus large et incontrôlable. En ce sens, la théorie des « chemtrails » est le fruit de son époque. Pour autant, elle est avant tout le reflet de son origine. Les Etats-Unis en sont le foyer. L’hyperpuissance américaine fascine autant qu’elle inquiète. Les décennies d’expérimentations, d’espionnage, de magouilles et scandales en tout genre ont définitivement marqué les esprits des américains. Un changement de carburéacteur et c’est l’escalade.


Chapitre 1 – « a phenomenon I later popularized as “chemtrails” »

Mai 2024, celui que certains appelleront plus tard le « père fondateur » de la théorie en explique l’origine sur son blog :

« En janvier 1998, peu après avoir dévoilé l’histoire des « panaches mystérieux » pour le service de presse Environment News, j’ai fait la première de huit apparitions avec Art Bell sur Coast To Coast, décrivant un phénomène que j’ai ensuite popularisé sous le nom de « chemtrails » »

Extrait du blog personnel de William Thomas, Willthomasonline.net [consulté le 08 mai 2024]

William Thomas s’y présente comme « journaliste d’investigation primé avec plus de quatre décennies d’expérience« . Au départ destiné à une carrière militaire, il se tourne rapidement vers le photoreportage avant de se lancer dans l’écriture de plusieurs livres durant les années 90 (Scorched Earth en 1994, Bringing the War Home en 1998) et en tant que correspondant pour le service de presse Environment News Service (ENS) depuis 1991. Profondément amoureux de l’environnement, il évoque très longuement ce « monde naturel qui coule dans nos veines » dans sa présentation du 2 février 1998. Selon lui, « le changement climatique et l’effondrement écologique accéléré sont nos pires ennemis« .

Capture d’écran du premier blog de William Thomas, Wilco [Archive du 28 novembre 1999]

Probablement influencé par la carrière militaire de son père – ancien pilote dans la marine – et par son amour pour la nature, il se spécialisera dans « les affaires militaires, la santé et l’environnement » au « service de la vérité« . C’est cette dernière partie qui occupera, à partir des années 90, ses préoccupations. Après la lecture du livre Angels don’t play this HAARP de Nick Begich et Jeane Manning sorti en 1995, il entre progressivement dans la sphère alternative. Ainsi en avril 1996, sort l’article intitulé « U.S. HAARP program can alter weather and disrupt communications » dans le journal Georgia Straight. Faisant de multiples références à Begich et Manning, Thomas conclut :

« If an enlightened public can switch HAARP off, the U.S. air force’s wild blue yonder might turn out to be not so wild after all. »

Le public doit être éveillé. Et il s’y emploiera activement.

Sa trace est visible dès 1998 chez Jeff Rense – animateur de radio sur les sujets du paranormal et de l’ufologie, le site laisse aujourd’hui entrevoir sans détour son antisémitisme – lors d’une émission réalisée le 28 juin 1998 sur la « réalité de la Guerre du Golfe », puis le 6 janvier 1999 sur le « bug de l’an 2000 » (surnommé Y2K à l’époque).

Capture d’écran du site de Jeff Rense, Rense.com [archive du 29 février 2000]

Dans son livre « Chemtrails confirmed« , publié dès 2004, Thomas précise avoir été l’invité de Art Bell le 7 janvier 1999. Art Bell, tout comme Jeff Rense, anime une émission radio « Coast to Coast AM » centrée sur les sujets alternatifs : ufologie, paranormal, projets secrets, etc. Cependant, la différence réside dans l’écho que peut avoir Bell. Son émission est prisée de nombreux américains. Elle est suivie à son apogée par environ 15 millions d’auditeurs hebdomadaires. Sauf qu’au 7 janvier, nulle trace de W. Thomas. L’émission était une libre antenne à laquelle n’a pas participé le journaliste.

La théorie prendra véritablement corps le vendredi 8 janvier 1999 – non 1998 comme évoqué précédemment -, lorsque l’agence de presse environnementale américaine Environment News Service publie un article intitulé « Contrails Mystify, Sicken Americans » rédigé par William Thomas. Cet article est l’occasion pour lui de combiner ses passions et convictions :

« Les traînées de condensation propagées par les flottes d’avions à réaction, selon des motifs hachurés élaborés, suscitent la spéculation et rendent les gens malades à travers les Etats-Unis »

William Thomas, « Contrails Mystify Sicken Americans« , ENS, 8 janvier 1999

L’investigation s’ouvre après l’envoi en novembre 1998 d’une cassette enregistrée par un certain William Wallace. Le visionnage laisse Thomas pantois : « Ce n’est pas normal » s’exclame-t-il. Sur le vieil écran cathodique apparaissent des contrails qui perdurent et rendent le ciel laiteux. Thomas surenchérit :

« Contrairement aux traînées de condensation normales, qui se dissipent peu de temps après le passage d’un avion solitaire, […] ces traînées blanches se fondent en de larges bandes nuageuses qui occultent progressivement un ciel cristallin.« 

William Thomas, « Contrails Mystify, Sicken Americans », 8 janvier 1999

Le mythe de la « normalité » ne disparaitra plus. Etonnant, sachant que l’employeur de Thomas, l’ENS, avait publié dès septembre 1997 un article sur l’effet des traînées de condensation persistantes sur le climat.
D’après Wallace et sa compagne, la première observation du phénomène remonte à l’été 98 et s’est suivi d’une maladie. « Les jours et semaines » (Chemtrails confirmed, p.2) passent à observer « l’activité aérienne inhabituelle« , mais, cette fois-ci, sans symptômes déclarés. Ceux-ci reviendront instantanément le jour de l’an 1999 après une énième observation. Immédiate ou pas, la maladie est alors associée sans le moindre doute aux traînées persistantes. Pour autant leur cause diffère d’un témoignage à l’autre. Pour Pat Edgar, « des toiles d’araignées tombées du ciel » sont à blâmer. Wallace, lui, « se demande si le dibromure d’éthylène, un composant hautement toxique du carburéacteur JP-8, rend les gens malades« .

Capture d’écran de l’article du 8 janvier 1999, ENS [Archive du 29 avril 1999]

Quatre jours plus tard, nouvel article, nouvelles conclusions. Intitulé « Mystery Contrails May Be Modifying Weather« , il s’introduit comme suit : « Les avions-citernes de l’US Air Force pourraient provoquer et semer des nuages ​​pour modifier le temps. Les traînées de condensation et les produits chimiques répandus par ces avions pourraient être à l’origine de certaines maladies« . Selon les témoins, les avions impliqués sont des KC-135 et KC-10 sans « aucune marque d’identification visible« . Leur but ? Marquer le ciel pour permettre au projet HAARP de chauffer la haute atmosphère. Les contrails deviennent des cibles repérées par satellite.

Capture d’écran de l’article du 12 janvier 1999, William Thomas pour l’ENS [Archive du 29 avril 1999]

Cet article fera lui aussi date. Il est celui qui inscrira de manière durable l’idée d’un lien entre « chemtrails » et HAARP. Il est également le premier à évoquer les « chemtrails » sous la forme de « chemical contrails« . Il faudra cependant attendre le 23 février pour que soit formalisé le mot « chem trails« . NDLR – Des chaînes de mail d’un réseau de permaculture renvoie a minima au 15 février 1999.

‘That same day, I used the word “chemtrails” for the first time in a follow-up piece for Environment News
Service. I may have coined the word that would soon reverberate worldwide« 

William Thomas, Chemtrails Confirmed, p.30

Cumulant ses passions et ses centres d’intérêt, l’investigation de William Thomas va devenir un véritable sacerdoce, si ce n’est une obsession. En tant que lanceur d’alerte, il chercher à partager cette « révélation » au grand public. À ce titre, le « père fondateur » de la théorie s’y emploiera par tous les moyens, passages dans les médias, conférences, articles, vidéos, livres, messages à ses réseaux, etc.


Chapitre 2 – « I would love to get some sleep« 

Dès le 15 janvier 1999, Thomas s’exprime au micro de Jeff Rense sur le sujet des contrails. Pour autant son envol est daté du 25 janvier. Invité par Art Bell sur Coast to Coast AM, il dispose d’une exposition exceptionnelle de 2h30 devant plusieurs millions d’Américains.

« The show was a barn burner« 

William Thomas, Chemtrails Confirmed, p.10

Moins prudent que dans ses articles et poussé par un Bell extatique, le journaliste simplifie les premières conclusions de son enquête. Des avions militaires épandent un produit chimique à faible altitude depuis leur queue, au lieu des moteurs. Ces pulvérisations aériennes entraînent avec elles maladies et persistances des traînées de condensation, transformant le ciel bleu en un ciel obscurci de nuages. « Les gens savent que ce ne sont pas des vols commerciaux » affirme-t-il. Le « bon sens » du public et les observations empiriques prennent le pas sur les faits.

Fort de ce succès – qu’il n’aura de cesse de rappeler par la suite -, Thomas tente de surfer sur la vague. Contactant ses réseaux, les messages alarmants se multiplient. Le 28 janvier 1999, il contacte Russell Hoffman puis Ian William Goddard le 30 janvier. Le sujet devient une « urgence nationale » :

« S’il te plaît, fais suivre à tout le monde immédiatement. Merci !

Quelque chose d’énorme est en train de se produire. Dans de nombreuses régions, je peux confirmer que les salles d’urgence des hôpitaux sont pleines à craquer […] Des rapports faisant état d’étranges « traînées de condensation » proviennent jusqu’à présent de 22 États. […] Ces « pulvérisations » extrêmement coûteuses à l’échelle nationale, désormais quotidiennes, sont délibérées et planifiées selon des schémas spécifiques pendant des heures.

Des pulvérisations à grande échelle sont actuellement en cours à travers l’Amérique. Il s’agit d’une urgence nationale.

Merci à vous et à tous les Américains préoccupés par le sort de leurs enfants et de leur pays. »

Message électronique de William Thomas à Russel Hoffman, pour la liste de diffusion Stop Cassini, le 28 janvier 1999 [Archive du 21 avril 2001]

L’alerte devient menaçante lorsqu’il envoie le même jour un message à John Hammell, membre du groupe de diffusion TheEagle-L. L’objet du message est pour le moins inquiétant : « TAKE COVER IMMEDIATELY« .

Capture d’écran du blog Angelfire [Archive du 8 octobre 1999]


Chapitre 3 – (Dis)connect the Dots !

Quelle mouche a bien pu le piquer ? Dans un groupe de discussion surnommé « The Noah Project« , Elora Gabriel partage ses trouvailles le 30 janvier au petit matin : « Analyse des traces de carburant« . « C’est effrayant » écrit-elle. L’analyse a été trouvée sur le site « The Patriot Page« , géré par un certain Clarence H. Napier.

« Le directeur du laboratoire d’Aqua-tech Environmental, utilisant des échantillons prélevés dans les champs contaminés par le JP-8 du Maryland et de la Pennsylvanie, a rapporté aujourd’hui (18/09/97) que le dibromure d’éthylne, autrement connu sous le nom d’EDB, était le contaminant présent dans les échantillons de carburant et d’eau. […] L’EDB n’est qu’un moyen supplémentaire pour les gens du NO [NDLR – New Order] de nous faire mourir de faim et de nous rendre malades en affaiblissant notre système immunitaire. […] N’oublions pas que le produit chimique peut également provoquer la stérilité. Cela ne cadre-t-il pas avec leur plan de contrôle de la population ? […] Nous avons maintenant la preuve que notre gouvernement utilise des agents chimiques sur les zones peuplées et les ajoute au carburéacteur militaire »

Extrait du message transmis par Elora Gabriel le 30 janvier 1999 [Archive du 18 août 2000]

Deux semaines plus tard, le 15 février, Thomas reprendra les grandes lignes de cette analyse dans un troisième article intitulé « Hospitals Jammed as Banned Pesticide is Sprayed from the Skies« . L’auteur explique que « plusieurs sources indépendantes » – qu’il prendra le soin d’anonymiser – « affirment que des échantillons de retombées provenant des traînées de condensation persistantes ont été testés et ont révélé qu’ils contenaient du dibromure d’éthylène (EDB)« . Sans apporter d’explication sur le phénomène microphysique à l’œuvre, il est évident pour lui que l’EDB, étant « 6.5 fois plus lourd que l’air« , contribue à la formation d’une « brume blanche qui s’épaissit et dérive vers le sol« . En tant que substance cancérigène interdite depuis 1983 aux Etats-Unis, le journaliste y voit un lien avec la « surcharge » des hôpitaux en cette fin d’hiver 1999. Pourtant, nulle alerte, en cette période. Les données du Center for Disease Control and Prevention (CDC) ne font état d’aucune augmentation anormale des cas de grippes ou de syndromes grippaux. Les statistiques montrent également une mortalité similaire aux pics des années précédentes.

La trouvaille doit être partagée : nouveau passage chez Art Bell le 18 février. L’émission est tout aussi décisive que la première, les auditeurs entendent pour la première fois le terme « chemtrails« . Il sera répété à souhait lors d’une troisième antenne le 17 mars 1999.

“Chemtrails” was now common currency among more than 15 million listeners and readers. »

Willaim Thomas, Chemtrails Confirmed, p.42

Pour autant, il ne s’arrête pas en si bon chemin. Entre temps trois nouveaux articles verront le jour :

Capture d’écran de l’article « Sky Samples Analyzed » [Archive du 8 mai 1999]

L’année 1999 est également ponctuée d’interventions locales. Thomas apparaîtra à plusieurs reprises sur des radios locales comme à Santa Fe le 9 juillet mais également lors de conférences pour un « Speaking Tour« . Que ce soit à Santa Fé en juillet puis en août à Aspen, le journaliste vient rassembler ses plus fervents militants : les « Skywatchers« .

En parallèle, viendra le temps de l’internationalisation du phénomène. À ce titre un exemple est révélateur. En décembre 2010, la Force de Défense de Nouvelle-Zélande déclassifie un dossier (AIR 1630/2, Volume 2). Entre de multiples sollicitations pour des cas d’OVNI, elle rapporte le cas d’un citoyen néozélandais inquiet des contrails persistants observés dans le ciel d’Auckland. Ce dernier contacte Warren James Kyd – membre du parlement néozélandais de 1987 à 2002 pour le National Party – le 25 mai 1999. Entre mars et avril 1999, l’homme a voyagé en Angleterre, en Ecosse et à Los Angeles. C’est là qu’il dit avoir constaté la présence de ces contrails persistants pour la première fois. Il aurait été alerté par la lecture de trois magazines évoquant le sujet : Nexus New Times, The Exposure (tous deux Australiens) et The Unopened Files (Angleterre). « Si cette avion relâchait quelque chose dans l’atmosphère et que cela provoquait, comme le suggère ces magazines, un grand nombre de personnes à Auckland souffriraient d’un syndrome grippal » ajoute-t-il.

Capture d’écran, p.35 du rapport AIR 1630/2 Volume 2

Les trois magazines, publiés durant le printemps 1999, reprennent les formulations de Thomas : « US Contrails Mystery » (The Unopened Files, n°10), « Those mystery contrails : biowarfare or weather control ? » (Nexus New Times, vol. 6, n°3). Et pour cause… Ils sont rédigés par Thomas lui-même.

Le papier de Nexus (pp. 17-20) , dont nous avons pu trouver une archive, est intitulé « Poison from the Sky – The ‘Chemtrails’ Crisis« . Dans les grandes lignes, il reprend les diverses conclusions qu’il a pu faire dans ses précédents articles, citant tour à tour les « chemtrails« , les avions militaires, l’EDB, les formes en X, les témoins comme Wallace, etc. Un encadré conclut l’article dans lequel on apprend que William Thomas s’est déjà épandu dans les pages de Nexus, une première fois dans le numéro de juin-juillet 1998 puis une deuxième fois dans le numéro de décembre-janvier 1999 pour y faire la promotion de ses deux livres. Il y apparaîtra une quatrième fois avec l’article « Chemtrails – Covert Climate Control ? » publié dans le numéro 6 d’octobre-novembre 2001.

Capture d’écran de la page 17 de Nexus New Times, Vol.6, n°4, avril-mai 1999

Cependant, les mois passent emportant avec eux toute mention à l’EDB. Déjà en septembre 1999, Thomas reconnaissait qu’aucun « carburéacteur n’ait encore été trouvé dans un véritable échantillon de chemtrail« . En mars 2000, son papier « Probing the Chemtrails Conundrum » n’accorde qu’une petite ligne au JP-8 et à l’EDB. Son documentaire « Chemtrails – Mystery Lines in the Skies » de 2000, réalisé en collaboration avec Paul Grignon, ne fera plus du tout référence à cette substance, tout comme l’article de Nexus de 2001 ou encore le papier intitulé « Spray Tankers Tracked by Radar, Lab Tests Raise concerns » pour son nouveau blog en janvier 2003.

Plus étrange encore vient la suppression pure et simple des mentions de l’EDB. Ainsi dans son livre Chemtrails Confirmed, Thomas s’accommodera de la vérité. Aux pages 3 et 4 de son livre est retranscrit le tout premier article du 8 janvier 1999. Les paragraphes où apparaissait l’EDB sont tout bonnement supprimés, tout comme les mentions des photographies satellites de la NASA datant de 1992. Les termes « Ethylene », « Dibromide », encore « EDB » n’apparaissent tout simplement pas. Une suppression qui ne peut être que volontaire vu le bruit fait autour de ce sujet au début de son investigation. Connect the Dots… but skip the ones that bother you.

L’EDB n’est pas le seul à pâtir de cette distorsion. Larry W. Harris sera lui aussi effacé. Harris ? Si cela vous dit quelque chose, rien de plus normal. Cet américain – soupçonné d’être un suprématisme blanc, autrefois proche des « nations aryennes » – avait fait la Une des journaux à la fin des années 1990. Arrêté pour détention illégale de « fioles de peste bubonique » en 1995 puis suspecté d’un projet de diffusion de l’anthrax en 1998, « le bioterroriste présumé était ressorti libre » explique ce numéro d’Envoyé Spécial de 2001. Or ce même personnage – alors présenté comme un « sympathique biologiste » – est cité comme source dans l’article de William Thomas et Erminia Cassni du 22 avril 1999. Celui-là même qui nous apprenait que l’échantillon analysé en septembre 1997 était en réalité prélevé et emmené au laboratoire d’Aqua Tech par… Harris.


Chapitre 4 – GENOCIDE (the truth)

Retour en 1995. Le premier janvier 1995 sort le livre Bacteriological Warfare : a Major Threat to North America par Larry Wayne Harris. La période est aux craintes d’un bioterrorisme latent. Déjà en 1984, 750 personnes avaient été contaminées délibérément à la salmonelle dans plusieurs restaurants de l’Oregon. En 1990 puis 1992, deux sectes japonaises se livreront à des attaques ou tentatives d’attaques bioterroristes. C’est également dans ce contexte qu’une partie des scientifiques soviétiques se retrouveront recrutés par certains groupes terroristes, suite à l’éclatement de l’URSS. D’autre part, les Etats-Unis devenaient une cible de choix pour les groupes terroristes émergents de cette époque en témoigne l’attaque contre le World Trade Center de 1993, premier attentat d’un groupe djihadiste contre un pays occidental.

Contexte pour le moins favorable à la méfiance. Été 1997, une rumeur grandissante occupe les esprits de plusieurs groupes de « patriotes » : une attaque bioterroriste est prévue pour le 17 juillet sur plusieurs villes américaines. À lorigine de cette information : Larry W. Harris.

Capture d’écran du blog de Wes Thomas, également administrateur de la liste de diffusion BIOWAR-L [Archive 28 janvier 1999]

Les groupes « patriotes » se mobilisent et cherchent toutes les informations possibles afin de s’en prémunir. Pro-Active (pour People Resisting Oppressive Anti-constrituional Criminal Tyrants Intending Vile Existence) mené par William C. Brumbaugh; Clayton R. Douglas qui tient le journal Free American (plus tard interressé par la question des « chemtrails » comme en témoigne le numéro 6 de 1999), Clarence H. Napier et son site « The Patriot Page » , Jeff Head à la tête de la liste de diffusion Justice & Liberty ou encore Wes Thomas avec la liste de diffusion BIOWAR-L.
Des traces de communications entre ces membres montrent qu’au 7 juillet, une menace potentielle pèse sur les Etats-Unis. L’alerte provient de Larry W. Harris.

Entre le 10 et le 14 juillet, de multiples e-mails sont envoyés entre les membres des listes de diffusion (SNET News, The Messenger, Liberty & Justice). Les spéculations, aux relents tantôt antisémites tantôt islamophobes, vont bon train mais toutes renvoient systématiquement vers l’alerte initiale de Harris.

Pourtant, et malgré les premières spéculations, les attaques ne se produisent pas. Des mises à jour régulières sont même proposées par Wes Thomas jusqu’au 30 juillet. L’absence d’actes n’enlève rien à la détermination de ces groupes qui continuent à chercher la moindre information allant en ce sens. Au mois d’août 1997, les messages se font nombreux et évoquent une possible menace venue du ciel. Clarence Napier écrit le 2 août : « Ils se font pulvériser [sprayed]« . « J’ai des stries en vidéo » précise-t-il dans la suite du message. Puis le 10 août un certain Rick Gold fait suivre un message, dans le groupe BIOWAR-L, d’une amie qui aurait vue des centaines de « lignes dans le ciel » au-dessus de plusieurs villes. D’ores et déjà, l’idée de prélever des échantillons de ces « épandages » est soulevée. Le 18 août il indique :

« Un jour, en scrutant le ciel, j’ai remarqué un motif particulier,
à environ 500 pieds ou moins au-dessus de moi. Il y avait un motif en X de deux vapeurs blanches. […] Selon des rumeurs non confirmées, certains agents biochimiques seraient largués depuis des avions à haute altitude qui ne s’activeraient qu’une fois approchés de la Terre. Surveillez le motif X caractéristique ».

Message de « Lyn » à Rick Gold le 18 août 1997

L’opération « Scan-the-Skies » est lancée. Les membres deviendront attentifs aux moindres signes de traînées de condensation dans le ciel. Et c’est le 17 septembre 1997 que sera apportée une réponse par un certain Richard Finke. Ce dernier aime à se surnommer le « Righteous Dude » en « référence à la justice du Christ » explique-t-il sur son blog personnel. Finke est un ami de Harris avec lequel il est régulièrement en contact. Dans un mail à Wes Thomas du 18 juillet 1997, il précise avoir déjeuné avec lui et avoir discuté de la « menace imminente« . Ensemble ils forment le groupe LWH Consulting L.L.C une « société de conseil en guerre biologique défensive et en reprise après sinistre ». C’est cette société qui sera à l’origine des messages originaux sur la menace du 17 juillet.

Capture d’écran du blog de Wes Thomas [Archive du 28 janvier 1999]

Le message du 17 septembre affirme avoir pu identifier de l’EDB dans des prélèvements après le passage d’avions laissant derrière eux des traînées de condensation. Le message n’est autre que celui relayé par Elora Gabriel et utilisé par la suite par William Thomas.

Néanmoins la rumeur se cantonne à des messages entre membres des « patriotes ». Dans une série d’échanges au mois d’octobre 1997 – conservée dans un document Word intitulé « GENOCIDE » – Rick Gold et Napier partagent leurs observations de nombreux contrails persistants dans le ciel et discutent de la trouvaille de Finke. John H. Ray ira jusqu’à envoyer un message à son député – Philip M. Crane – pour obtenir plus d’informations sur la composition du carburéacteur en octobre 1997. L’affaire n’ira pas plus loin.

Elle refera surface avec grand fracas lorsque William Thomas « divulguera » l’histoire des « chemtrails« . Les réseaux se réactivent et leurs messages refond surface. Elora Gabriel partage les résultats dont Wes Thomas a été destinataire de la part de Finke, avant que William Thomas ne reprenne le récit pour investiguer plus en avant les déclarations de William Wallace. Quant à savoir si ce dernier a eu vent de la présence d’EDB dans le JP-8 en étant un « patriote »… Nulle trace dans les archives.


Conclusion

L’origine de la théorie des « chemtrails » est une histoire complexe. Si la paternité du concept peut facilement être attribuée à William Thomas après ses premiers articles pour l’ENS en janvier 1999, il est néanmoins plus difficile de connaître les véritables motivations et causes des sources utilisées par Thomas. Selon toute vraisemblance, les archives nous permettent aujourd’hui de remonter à des groupes de « patriotes » inquiets de voir se déclencher une attaque biologique à l’été 1997 suite à une alerte lancée par Harry Wayne Harris, en collaboration avec Richard Finke pour LWH Consulting. La confusion et la paranoïa créées ont probablement donné naissance à une nouvelle peur : les lignes dans le ciel.

Finalement, cette histoire est celle d’une époque tant marquée par ses préoccupations que par les outils qui les portent. De groupes d’extrême-droite, elle rebondira à un amoureux de la nature intéressé par les théories alternatives avant de s’internationaliser par le biais d’Internet et de médias alternatifs. Aujourd’hui, cette théorie touche plus de 15% de la population issue des mêmes groupes qui l’ont vu naître.



5 réponses à « « Chemtrails » #3 : Il était une fois une théorie »

  1. […] Nombreux sont les partisans faisant part de leurs observations sur ces sites et ce dès le départ de la théorie. En revanche, silence radio dans le reportage qui préfère se limiter à l’exemple de […]

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  2. […] aux modifications météorologiques ou climatiques. Comme nous le verrons plus en détail dans le troisième volet de cette série, William Thomas – journaliste et « père » de la théorie des […]

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  3. […] ne peut se confondre avec l’ensemencement des nuages. Développée à l’hiver 1999 par William Thomas – un correspondant de l’agence de presse environnementale ENS, la théorie affirme que les […]

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  4. […] théories des “chemtrails” trouvent leur origine dans une série d’articles de la toute fin du XXe siècle. En cette année 1999, William Thomas, correspondant pour l’agence de presse environnementale […]

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